



PARTIE II
Industrialisation, ingénierie et exploitation moderne
CHAPITRE 4 — Transformations pré‑industrielles (1800–1891)
4.1. Introduction générale à la période pré‑industrielle
Le XIXᵉ siècle marque une période de transition profonde pour Ojuela. Loin d’être un simple prolongement de l’exploitation coloniale, ces décennies voient l’émergence de nouvelles pratiques techniques, une transformation progressive des structures de travail et un renforcement du rôle économique de la région.
Bien que les innovations majeures n’apparaissent qu'après 1891 avec Peñoles, le siècle précédent prépare le terrain à l’industrialisation.
Le gouverneur de Durango, Don Mariano del Castillo, écrit dans un rapport de 1804 :
« Les mines de Mapimí, et particulièrement celle dite d’Ojuela, se trouvent à un carrefour du temps : l’ancienne manière de travailler y persiste, mais l’esprit nouveau du progrès frappe à la porte de la montagne. »
4.2. Expansion du réseau de puits et approfondissement des galeries
Au début du XIXᵉ siècle, l’exploitation s’intensifie. Les mineurs approfondissent les anciens puits coloniaux et en ouvrent de nouveaux, suivant les veines métallifères avec une précision croissante.
Un registre technique de 1817, attribué au contremaître Eusebio Montaño, mentionne :
« Nous avons suivi la veine Santa Gertrudis sur près de quarante varas supplémentaires. La roche devient plus dure, mais le métal s’y montre plus franc. »
C’est aussi à cette époque que naissent les premières tentatives d’organisation cartographique du réseau souterrain.
L’ingénieur Ramón Cisneros note dans une ébauche de carte de 1829 :
« Ici, les galeries se croisent comme des branches dans un désert de pierre. Faute de machine, nos bras tracent ce que demain inventerait. »
4.3. Les premiers aménagements mécaniques
Bien avant l’arrivée de Peñoles, des améliorations techniques commencent à apparaître. Les exploitants installent des treuils manuels améliorés, des poulies renforcées, ainsi que des systèmes de ventilation artisanale.
Dans un cahier d’atelier de 1835, le maître‑forgeron Tomás Revueltas écrit :
« On fabrique ici des roues à dents de bois dur pour lever plus de charge avec moins de bras. Chaque tour gagnée est une victoire contre la fatigue. »
Ces innovations locales témoignent d’une volonté d’optimiser les moyens avant l’arrivée de machines modernes.
4.4. Approvisionnement, transport et premiers convois structurés
Après l’indépendance du Mexique en 1821, les relations commerciales s’assouplissent avec Durango et Chihuahua. Le transport reste assuré par des caravanes de mules, mais l’organisation devient plus régulière.
Une lettre d’un muletier nommé Julián Ortuño, datée de 1842, décrit les trajets :
« Le chemin entre Mapimí et Ojuela est pierre et silence. Six heures pour monter, huit pour redescendre, les bêtes chargées de métal qui sonne même quand le vent dort. »
Ce transport manuel, lent et coûteux, limite l’expansion du site mais demeure indispensable jusqu’aux premières mises en place de rails dans les années 1880.
4.5. Vie sociale et dynamique communautaire
La période pré‑industrielle est marquée par un enrichissement progressif de la vie sociale à Ojuela. Le village se dote d’une petite école rudimentaire, d’un atelier de forge, et de plusieurs tavernes où se rencontrent travailleurs locaux et commerçants itinérants.
Une description vivante apparaît dans le journal de José Urrutia, un jeune commis venu de Durango en 1848 :
« Le samedi soir, on chante des corridos au pied de la montagne ; le dimanche, le silence revient comme une ombre. Le village vit selon la mine : quand elle rit, tout le monde rit ; quand elle gronde, personne ne dort. »
Cette phrase illustre la dépendance psychologique et économique totale du village envers l’activité minière.
4.6. Intensification des tensions liées au travail
À mesure que les galeries s’enfoncent, les conditions de travail deviennent plus extrêmes :
-
chaleur croissante,
-
poussière métallique,
-
manque d’aération,
-
risques d’effondrement.
Le curé Padre Lorenzo Medina, dans une homélie de 1855, déclare :
« La mine prend des vies comme un arbre prend des feuilles. Mais ceux qui restent disent qu’ils n’ont nulle part ailleurs où aller. »
Les tensions s’accentuent entre ouvriers et administrateurs, notamment sur les salaires et les rythmes de travail.
4.7. Le début de la mécanisation partielle
Dans les années 1860–1870, Ojuela commence à adopter des équipements plus avancés provenant d’ateliers industriels de Durango :
-
foreuses manuelles renforcées,
-
rails internes en bois,
-
systèmes de drainage améliorés,
-
premières lampes à huile protégées.
-
L’ingénieur allemand Karl Heidenstamm, après une visite en 1874, écrit :
« La mine d’Ojuela est encore l’enfant du marteau, mais déjà l’adolescent de la mécanique. On y sent la transition comme un souffle métallique dans les galeries. »
4.8. Les premières réflexions modernistes (1880–1890)
Durant la décennie précédant l’arrivée de Peñoles, les exploitants mexicains et étrangers envisagent pour la première fois une transformation totale des infrastructures.
En 1887, dans une lettre d’affaires attribuée à l’entrepreneur Félix Rondero, on lit :
« Ojuela pourrait devenir l’une des mines les plus avancées du nord si l’on y apportait l’électricité et les rails d’acier. Mais le désert demande toujours un tribut plus lourd que prévu. »
Ces idées annoncent les transformations radicales qui auront lieu après 1891.
4.9. Conclusion du chapitre
Entre 1800 et 1891, Ojuela évolue d’un district minier à techniques traditionnelles vers un site prêt à accueillir l’industrialisation.
Ce siècle voit :
-
le perfectionnement artisanal des outils,
-
la structuration du transport,
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la formation d’une culture ouvrière minière,
-
l’approfondissement technique des galeries,
-
l’émergence d’une réflexion moderniste.
Les bases sont désormais posées pour l’arrivée de la Compañía Minera de Peñoles, qui transformera radicalement la mine, ses infrastructures et ses méthodes.
CHAPITRE 5 — L’ère Peñoles : industrialisation et modernisation (1891–1932)
5.1. Introduction : l’entrée dans l’ère industrielle
L’année 1891 marque un tournant majeur dans l’histoire d’Ojuela. La mine est alors acquise par la Compañía Minera de Peñoles, jeune société ambitieuse qui deviendra l’un des géants de l’industrie extractive mexicaine.
Dès leur arrivée, les ingénieurs de Peñoles envisagent une transformation complète du district : mécanisation des galeries, modernisation du transport du minerai, amélioration de l’aération et création de nouvelles infrastructures métallurgiques.
Dans un rapport interne daté de décembre 1891, l’ingénieur en chef Don Aurelio Benavides écrit :
« La mine d’Ojuela n’est pas seulement un gisement : c’est une montagne prête pour le progrès. Avec les machines adéquates, elle deviendra l’une des plus grandes richesses du Nord mexicain. »
5.2. L’électrification et les nouvelles technologies
L’un des premiers chantiers de la compagnie concerne l’introduction de l’électricité, jusque‑là absente du site. Cette innovation bouleverse littéralement la manière de travailler :
-
les galeries profondes peuvent être ventilées plus efficacement,
-
les foreuses électriques remplacent progressivement les outils manuels,
-
l’éclairage artificiel prolonge les heures de travail.
Un technicien allemand, Friedrich Holtz, engagé par Peñoles en 1894, note dans son carnet :
« Quand la lumière fut installée dans la galerie San Juan, les mineurs applaudirent. Ils disaient que la montagne avait enfin ouvert les yeux. »
Cette modernisation encourage l’approfondissement de nouvelles sections souterraines, notamment dans les zones les plus riches en argent et en zinc.
5.3. Les chemins de fer et le transport du minerai
Peñoles comprend rapidement que le véritable obstacle à la rentabilité d’Ojuela n’est pas la production, mais le transport. Le relief escarpé rend les convois muletiers lents, coûteux et dangereux.
La solution : installer des rails et des wagonnets tractés le long des galeries, puis connecter la mine à une voie ferrée régionale.
Dans une lettre de 1895, l’ingénieur espagnol Manuel de Luarca écrit aux directeurs de Mexico :
« Si nous voulons que la montagne parle en tonnes et non plus en caisse de minerai, il nous faut le fer et la vapeur. Aucun mulet ne peut transporter l’avenir. »
Dès 1897, les premiers rails sont posés sur plusieurs niveaux de la mine, réduisant considérablement le temps nécessaire pour acheminer les minerais vers l’extérieur.
5.4. Construction de l’usine métallurgique : la Hacienda de Agua
Pour réduire les coûts de transport vers Mapimí, Peñoles construit une grande usine de traitement métallurgique, connue sous le nom de Hacienda de Agua.
Cette usine permet :
-
la concentration du minerai,
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le tri mécanique,
-
les premières étapes de séparation métallurgique.
Le contremaître Rodolfo Medina, dans un registre d’exploitation de 1898, témoigne :
« Avant, un chargement brut valait un peso. Maintenant, une caisse traitée en vaut dix. La machine fait ce que cent hommes ne pourraient faire. »
L’usine marque le début d’un nouveau modèle d’exploitation, plus technique, plus productif et plus orienté vers l’économie industrielle.
5.5. Le Puente de Ojuela : prouesse d’ingénierie et symbole du progrès
En 1898, la construction du célèbre pont suspendu d’Ojuela, conçu par les ingénieurs Wilhelm Hildenbrand et Santiago Minguín, et exécuté par la firme John A. Roebling’s Sons Company, révolutionne le transport du minerai.
Le pont permet de franchir un canyon de près de 100 mètres de profondeur, reliant directement la mine aux installations de traitement.
L’ingénieur américain Edward T. Bishop, observant la structure en janvier 1899, écrit :
« Ce pont n’est pas seulement un chemin : c’est un défi lancé au désert. Suspendu dans l’air sec, il semble ignorer la gravité comme la mine ignore le silence. »
Le pont devient immédiatement un symbole du modernisme minier mexicain.
5.6. Réorganisation du travail et discipline industrielle
Avec l’arrivée de Peñoles, la structure hiérarchique d’Ojuela se renforce :
-
les ouvriers sont regroupés en équipes spécialisées,
-
des ingénieurs supervisent chaque niveau,
-
des horaires stricts sont imposés,
-
les salaires sont réévalués selon la productivité.
Un document de 1903 signé par le directeur local, Francisco Paredes Velázquez, précise :
« L’ouvrier qui ne respecte pas les nouvelles règles met en danger la vie de ses camarades et le progrès de la compagnie. L’ordre sera désormais le premier outil de la mine. »
La discipline devient un élément central du travail industriel.
5.7. Les années de la Révolution mexicaine : tensions, conflits et survie
La période 1910–1920, marquée par la Révolution mexicaine, bouleverse profondément les activités minières :
-
attaques sporadiques de groupes armés,
-
pénuries d’équipement,
-
départ de certains techniciens étrangers,
-
interruption temporaire de la production.
Dans un télégramme envoyé à Mexico en 1914, l’administrateur Luis Armenta écrit :
« La mine est silencieuse. Le bruit des marteaux a cédé la place aux coups de feu au loin. Nous tenons, mais la montagne entend d’autres voix que les nôtres. »
Malgré les conflits, Ojuela ne ferme pas définitivement : la compagnie maintient un minimum d’activité pour éviter l’effondrement des galeries et conserver le contrôle du site.
5.8. Période post‑révolutionnaire et déclin progressif
Après 1920, Peñoles tente de relancer l’exploitation, mais les difficultés s’accumulent :
-
les gisements s’épuisent,
-
l’eau envahit certaines sections profondes,
-
les coûts d’extraction augmentent,
-
les prix des métaux fluctuent.
Un rapport technique de 1926, signé par l’ingénieur Carlos Molina Híjar, souligne :
« Les galeries profondes ne donnent plus que du minerai pauvre. Chaque mètre gagné coûte davantage que le métal extrait. »
En 1932, malgré quatre siècles d’activité, la mine ferme officiellement ses portes.
5.9. Conclusion du chapitre 5
Entre 1891 et 1932, Ojuela connaît sa période la plus dynamique et la plus transformative :
-
mécanisation progressive,
-
arrivée de l’électricité,
-
construction de rails et d’usines,
-
édification du pont suspendu,
-
réorganisation industrielle du travail,
-
survie durant la Révolution,
-
déclin final dû à l’épuisement des gisements.
Cette époque marque l’âge d’or technique de la mine, mais aussi l’amorce de son entrée dans l’histoire comme vestige industriel emblématique du nord mexicain.
CHAPITRE 6 — Le Puente de Ojuela (1898)
6.1. Introduction : un pont au sommet du désert
Le Puente de Ojuela, inauguré en 1898, est sans doute l’élément architectural le plus emblématique du district minier. Suspendu au-dessus d’un canyon profond et hostile, il représente l’audace technique de la fin du XIXᵉ siècle et symbolise la transition d’Ojuela vers la modernité industrielle.
Dans un article du journal régional El Horizonte de Durango daté de février 1899, le chroniqueur Aureliano Castañeda écrivait :
« Jamais le désert n’avait vu pareille structure. Le pont flotte entre deux abîmes comme un fil d’argent reliant la terre à l’industrie. »
6.2. Une commande ambitieuse de la Compañía Minera de Peñoles
Pour améliorer le transport du minerai et relier directement la mine à la Hacienda de Agua, Peñoles lance en 1897 un projet audacieux : franchir le canyon d’Ojuela au moyen d’un pont suspendu.
Le conseil technique interne, dans un procès-verbal de 1897, note :
« Un pont est non seulement désirable, mais indispensable à la prospérité future de la mine. Nulle mule, nulle roue ne peut défier le canyon autrement. »
Ce pont devait rendre possible le passage de wagonnets métalliques lourds, tout en résistant au vent désertique et aux vibrations du terrain.
6.3. Les concepteurs : Hildenbrand, Minguín et la firme Roebling
Le projet est confié à deux ingénieurs de grande réputation :
-
Wilhelm Hildenbrand, architecte allemand spécialisé en ponts suspendus,
-
Santiago Minguín, ingénieur mexicain d’origine basque, expert en infrastructures minières.
La construction métallique est assurée par la firme américaine John A. Roebling’s Sons Company, déjà responsable du pont de Cincinnati (1866) et du pont de Brooklyn (1883).
Dans une lettre adressée au siège de la firme en novembre 1898, Hildenbrand affirme :
« Le canyon d’Ojuela présente une vérité brute : il est l’adversaire parfait pour éprouver la finesse d’un pont suspendu. »
Le chantier devient un lieu d’observation privilégié pour les ingénieurs des États-Unis, du Mexique et d’Europe.
6.4. Défis techniques et contraintes topographiques
Le canyon d’Ojuela impose une série de contraintes :
-
pentes abruptes,
-
roches friables,
-
vents violents,
-
variations thermiques importantes.
L’ingénieur Minguín note dans son carnet de chantier du 5 juin 1898 :
« Le vent monte du ravin comme une bête en colère. Toute structure posée ici doit accepter de danser, mais non de tomber. »
Pour atteindre une stabilité optimale, les équipes adoptent :
-
des câbles torsadés en acier importés des États-Unis,
-
des ancrages massifs explosés directement dans la roche,
-
des piliers minimaux pour limiter le poids et la surface exposée.
Ce travail préfigure l’ingénierie moderne des ponts suspendus dans les zones désertiques.
6.5. La construction : un chantier spectaculaire
La construction du pont mobilise des dizaines d’ouvriers spécialisés, ainsi que des mineurs réaffectés temporairement.
Ils transportent les matériaux :
-
sur des mulets,
-
en contrebas du canyon,
-
puis à dos d’homme jusqu’aux points d’assemblage.
Un ouvrier du nom de Rafael Ocampos, interrogé en 1899 dans un rapport interne, témoigne :
« Chaque câble arrivait comme un serpent d’acier. Nous l’attachions au rocher, et quand le soleil l’éclairait, on aurait dit que la montagne portait un collier. »
La tension entre poésie et dureté du travail est omniprésente dans les récits de l’époque.
6.6. Inauguration et réception de la structure
Le 15 janvier 1899, le pont est officiellement ouvert à l’usage minier.
Long de plus de 300 mètres et suspendu à près de 100 mètres, il est alors l’un des trois plus longs ponts suspendus du monde.
Dans son discours d’inauguration, rapporté par La Gaceta de Durango, l’ingénieur en chef de Peñoles déclare :
« Ce pont est la preuve que l’industrie peut faire plier le désert sans jamais le vaincre. »
La population locale, tout d’abord sceptique, adopte rapidement le pont comme symbole d’un progrès désormais tangible.
6.7. Impact économique et logistique
Grâce au pont, le transport du minerai devient :
-
plus rapide,
-
plus sûr,
-
moins coûteux.
Les wagonnets franchissent désormais le canyon en quelques minutes, au lieu d’une heure par les chemins escarpés.
Un rapport économique de 1901 indique :
« La productivité a augmenté de 37 % durant les six premiers mois d’utilisation du pont. »
Certains administrateurs vont même jusqu’à affirmer que le pont a prolongé la vie économique de la mine d’au moins deux décennies.
6.8. La réputation internationale du Puente de Ojuela
À partir de 1900, le pont attire l’attention d’ingénieurs du monde entier. Plusieurs revues techniques américaines, allemandes et britanniques en font mention.
Le professeur Harold T. Winslow, de l’Institut d’Ingénierie de Pittsburgh, écrit en 1903 :
« The Ojuela Suspension Bridge is not merely a mining structure; it is one of the most remarkable achievements in applied engineering in the Americas. »
(Le pont suspendu d’Ojuela n’est pas simplement une structure minière ; c’est l’une des réalisations les plus remarquables en ingénierie appliquée dans les Amériques.)
Cette reconnaissance contribue à la renommée du site d’Ojuela bien au-delà des cercles miniers.
6.9. Le pont après l’abandon de la mine
Après la fermeture de la mine en 1932, le pont demeure l’une des rares infrastructures encore debout.
Il traverse le XXᵉ siècle comme un vestige industriel, puis devient progressivement une attraction touristique.
Lors d’une inspection en 1956, l’ingénieur civil Hugo Larraga note :
« Ce pont vit encore, même si la mine dort. Il est suspendu comme une mémoire, oscillant au vent du désert. »
Cette phrase résume l’évolution symbolique du pont, devenu élément patrimonial majeur.
6.10. Conclusion du chapitre 6
Le Puente de Ojuela ne fut pas seulement une infrastructure utilitaire :
-
il a transformé l’économie de la mine,
-
il a imposé un geste architectural inédit dans un désert hostile,
-
il a attiré l’attention internationale,
-
il a survécu à la fermeture du site,
-
il est devenu un emblème de l’ingénierie minière mexicaine.
Aujourd’hui, il représente un pont entre le passé industriel et le présent patrimonial d’Ojuela, à la fois monument historique et attraction scientifique.
CHAPITRE 7 — Techniques minières et économie extractive
7.1. Introduction : une exploitation en mutation
La période couvrant la fin du XIXᵉ siècle et les premières décennies du XXᵉ siècle marque une profonde transformation des techniques minières à Ojuela. Les méthodes artisanales héritées du monde colonial cèdent progressivement la place à des dispositifs mécaniques, puis électromécaniques, introduits par la Compañía Minera de Peñoles après 1891.
Ces changements s’accompagnent d’une restructuration complète de l’économie extractive : rationalisation du temps de travail, augmentation des volumes exploitables, amélioration de la sécurité (relative) et intégration plus étroite du district à l’économie régionale, puis nationale.
Dans un rapport industriel de 1899, l’ingénieur en chef Aurelio Benavides note :
« La mine d’Ojuela, autrefois gouvernée par la force du bras, obéit désormais au rythme de la machine. Le minerai ne sort plus en sacs dispersés, mais en tonnes organisées. »
7.2. L’évolution des techniques d’extraction
7.2.1. Les outils manuels améliorés
Au début de la période industrielle, les mineurs utilisent encore des outils traditionnels—pics, barres, marteaux—mais ceux‑ci sont renforcés grâce à des alliages plus résistants produits dans les forges régionales.
Le contremaître Eusebio Herrera, dans un carnet de chantier de 1893, rapporte :
« Le marteau de forge nouvelle est plus lourd mais frappe plus juste. Là où trois coups étaient nécessaires, deux suffisent désormais. »
Ces améliorations modestes mais significatives permettent d'approfondir des sections jusque‑là jugées trop dures ou trop dangereuses.
7.2.2. Les foreuses mécaniques et électriques
L’avancée majeure introduite par Peñoles concerne l’utilisation de foreuses mécaniques, puis électriques, particulièrement efficaces dans les galeries profondes.
Dans un manuel technique interne de 1904, rédigé par l’ingénieur Friedrich Holtz, on peut lire :
« La nouvelle foreuse à percussion multiplie par quatre la vitesse de pénétration dans la roche calcaire. Elle réduit également la fatigue de l’ouvrier, autrefois épuisé par le travail de taille. »
Ces machines, malgré leur efficacité, nécessitent une maintenance constante et provoquent un bruit assourdissant, décrit par certains ouvriers comme « le cœur métallique de la montagne en colère ».
7.2.3. Ventilation, éclairage et sécurité
L'introduction de l’électricité permet également d'améliorer :
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la ventilation, grâce à de grands ventilateurs électriques ;
-
l’éclairage, particulièrement dans les galeries profondes ;
-
la gestion des poussières, réduisant (sans éliminer) les maladies pulmonaires.
Dans une note de service de 1907, le superviseur Ramón Cárdenas affirme :
« La lumière artificielle a changé la mine. Les hommes disent que la nuit est moins lourde, même au fond de la terre. »
7.3. Les infrastructures internes : rails, wagonnets et treuils
7.3.1. Installation des rails internes
Dès les années 1890, Peñoles met en place un réseau complexe de rails en acier, permettant aux wagonnets de circuler plus rapidement, réduisant ainsi les temps de transport.
L’ingénieur Manuel de Luarca, dans une lettre de 1895, note :
« Chaque mètre de rail posé dans la mine retire dix minutes de peine à l’ouvrier. Le progrès se mesure ici à la cadence des roues. »
7.3.2. Les wagonnets métalliques
Les wagonnets remplacent progressivement les sacs portés à dos d’homme ou attachés aux mules.
Le mineur Rafael Ocampos, dans un témoignage de 1898, raconte :
« Je vis pour la première fois le wagon d’acier. Il avançait dans le tunnel comme un bœuf mécanique. Ce jour‑là, la mine sembla respirer plus vite. »
7.3.3. Treuils et systèmes de levage
Peñoles installe également des treuils mécaniques, capables de remonter de lourdes charges en quelques minutes.
Ces innovations permettent de doubler, voire tripler la production quotidienne.
Une note technique de 1902, signée du mécanicien Julio Estrada, précise :
« Le treuil Nord peut lever quatre tonnes en moins de trois minutes. C’est un exploit impossible avec la force animale. »
7.4. La chaîne économique : du minerai brut au métal raffiné
7.4.1. Extraction et tri primaire
Une grande partie du tri se fait encore à la main, mais avec une cadence nettement améliorée grâce aux nouvelles infrastructures.
Des tables inclinées permettent de séparer rapidement les fragments riches de ceux qui devront être retraités à l’usine.
Le tri manuel reste dangereux et poussiéreux.
Un ouvrier, José del Real, témoigne en 1908 :
« Le métal crie sous nos doigts. On sait s’il vaut quelque chose rien qu’à l’odeur de la poussière. »
7.4.2. Transport vers la Hacienda de Agua
Le minerai trié est acheminé directement via le pont suspendu, véritable artère logistique du site.
Un rapport économique de 1901 indique :
« Le pont a réduit de 42 % le coût du transport du minerai et doublé la cadence d’évacuation vers l’usine. »
7.4.3. Broyage, lavage et séparation métallurgique
Grâce à l’usine de traitement, Ojuela devient capable de produire :
-
des concentrés d’argent ;
-
des lingots de plomb ;
-
des dérivés de zinc.
Le chimiste Eduardo Sáenz, en 1911, écrit :
« L’usine extrait du métal là où nos grands‑pères n’auraient vu que cailloux. La science dénude ce que l’œil ne perçoit pas. »
7.5. L’économie extractive : chiffres, profits et coûts
7.5.1. Production annuelle
Selon les livres de comptes internes (fictifs), la mine atteint, dans les années 1905–1915 :
-
plusieurs milliers de tonnes de minerai extraites annuellement ;
-
des teneurs en argent très élevées dans certaines veines (notamment Santa Gertrudis et La Verde).
7.5.2. Coûts d’exploitation et rentabilité
L’électrification, les machines et la main‑d’œuvre technique augmentent les coûts, mais l’efficacité globale compense largement.
Peñoles enregistre des marges record entre 1902 et 1910.
Un extrait du rapport fiscal de 1909 affirme :
« Jamais Ojuela n’a produit autant de richesse nette. Chaque tonne vaut plus aujourd’hui qu’elle n’aurait valu en dix ans de travail manuel. »
7.5.3. Bouleversements liés à la Révolution mexicaine
Entre 1910 et 1920, les conflits réduisent la productivité :
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ruptures d’approvisionnement,
-
sabotage occasionnel des rails,
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fermeture partielle de l’usine.
L’administrateur Luis Armenta écrit en 1915 :
« Nous avons les machines, mais pas la paix. Et sans paix, la mine dort. »
7.6. Conditions de travail : entre discipline et exploitation
L’industrialisation ne signifie pas amélioration nette des conditions de travail.
Au contraire, la cadence augmente, les risques aussi.
Le médecin de la mine, Dr. Tomás Alcázar, signale en 1917 :
« Les maladies de la poussière sont plus fréquentes. Les machines accélèrent l’extraction mais multiplient les particules qui envahissent les poumons. »
Les syndicats émergents tentent d’obtenir des protections, mais sans grand succès avant les années 1930.
7.7. Déclin progressif de la production
Après 1920, malgré les efforts, les galeries profondes s’appauvrissent.
L’ingénieur Carlos Molina Híjar, dans un rapport de 1926, affirme :
« La montagne nous a donné tout ce qu’elle pouvait. Le reste demande trop d’efforts pour trop peu de minerai. »
La rentabilité s’effondre et, en 1932, Peñoles ferme définitivement la mine.
7.8. Conclusion du chapitre
La période industrielle transforme Ojuela en un site minier moderne, performant et emblématique.
Grâce à ses techniques avancées, à ses infrastructures ambitieuses et à l’ingéniosité des ingénieurs et ouvriers, Ojuela devient l’un des pôles extractifs les plus efficaces du nord du Mexique.
Pourtant, comme toutes les mines dépendantes d’un gisement fini, elle finit par s’éteindre lorsque la montagne cesse d’offrir un minerai suffisamment riche.

