

450 pages
dont
91 dossiers
Travail en cours : La mine Ojuela à Mapimi, Mexique - l' Halloysite - réécriture de la page Planète bleue - ajout de livres incontournables de ma bibliothèque (+ 600 livres, brochures et revues )
YVES LULZAC
MON MENTOR
par JJ Chevallier


Histoire d’un métier interdit
Depuis l’Antiquité, le territoire correspondant aujourd’hui à la France métropolitaine a été l’objet de multiples activités minières. Vers la fin du vingtième siècle, la pression des mouvements écologiques ainsi que la mondialisation de la mise en valeur des gisements métallifères ont conduit à une extinction totale de l’activité minière en France, que ce soit dans le domaine de l’exploitation ou bien dans celui du simple inventaire des ressources nationales. Avec pour conséquence la quasi-disparition des professionnels de cette activité jugée malsaine et maintenant interdite : géologues miniers et prospecteurs. C’est pourquoi il nous a semblé utile de recueillir le témoignage d’un de ces géologues prospecteurs. Il s’agit d’Yves Lulzac, dont la carrière se déroule de 1956 à 1990.
Jean-Jacques Chevallier (JJC) s’est chargé d’interviewer Yves Lulzac (YL), afin qu’il nous rende compte de son parcours professionnel, et des diverses activités menées ensuite dans le cadre de sa retraite anticipée.
En voici le compte-rendu.
Y. Le Moal. Directeur du « Phare Breton »
Préface par JJ Chevallier
"Certaines vies se mesurent en kilomètres parcourus.
La sienne se mesure en affleurements découverts, en filons suivis,
en mines explorées et en question posée à la Terre."
Yves Lulzac a consacré sa vie à rechercher les richesses cachées du sous-sol, avec pour seuls guides son expérience, son intuition et une curiosité insatiable.
Pendant plus de trente ans, Yves Lulzac a exercé un métier aujourd'hui presque disparu en France : celui de géologue prospecteur minier. Sa carrière est celle d'un homme de terrain, animé par la curiosité, l'observation et le goût de la découverte, qui a consacré sa vie à comprendre les secrets géologiques enfouis sous nos pieds.
Rien ne le prédestinait à cette vocation. De retour d'Algérie en 1956, sans véritable projet professionnel, il saisit l'opportunité d'intégrer une société de prospection d'uranium installée à Quimper. Ce choix va orienter toute son existence. Très rapidement, son talent est remarqué et il est envoyé au prestigieux centre de formation du CIPRA, dont il sort major de promotion. Plus qu'un métier, il découvre alors une passion : celle de rechercher, comprendre et révéler les richesses cachées du sous-sol.
Entré au BRGM en 1958, Yves Lulzac devient l'un de ces géologues qui parcourent inlassablement le terrain, marteau à la main, convaincus que les cartes, les analyses et les théories ne valent que si elles sont confrontées à la réalité. De la Bretagne à la Normandie, des Côtes-d'Armor au Finistère, il participe à l'inventaire minier du territoire français et contribue à la découverte ou à l'évaluation de nombreux gisements d'étain, de tungstène, de cuivre, d'or, de lithium ou encore de tantale.
Son parcours est jalonné de succès obtenus grâce à une qualité qui le distingue particulièrement : la persévérance. Là où d'autres abandonnent, il continue à chercher. Là où certains voient une anomalie sans intérêt, il pressent la présence d'un gisement. Cette intuition de terrain lui permet notamment de participer à la mise en évidence du potentiel exceptionnel de Coat-an-Noz et de plusieurs districts miniers du Massif armoricain, devenus depuis des références dans la géologie française.
Mais l'aventure d'Yves Lulzac ne s'arrête pas aux frontières de la France. Ses compétences l'amènent en Malaisie, au cœur des grandes régions productrices d'étain, puis au Sénégal oriental, où il participe à l'étude de secteurs aurifères qui deviendront plus tard des exploitations de premier plan. Dans les forêts tropicales, les savanes africaines ou les anciennes mines européennes, il découvre d'autres cultures, d'autres paysages et d'autres manières de regarder le monde.
Tout au long de sa carrière, il reste fidèle à une conviction profonde : les plus belles découvertes naissent souvent de l'observation, de l'expérience et de l'humilité face à la nature. Pour lui, le terrain demeure le véritable laboratoire du géologue. Cette philosophie lui permet non seulement d'accumuler une connaissance exceptionnelle du sous-sol français, mais aussi de gagner le respect de nombreux collègues et spécialistes.
Lorsque l'activité minière française décline à la fin du XXe siècle, Yves Lulzac refuse pourtant de renoncer à sa soif d'apprendre. Sa préretraite marque le début d'une nouvelle vie consacrée à la minéralogie, à la gemmologie, à l'histoire locale et à la recherche documentaire. Collectionneur passionné, auteur, chercheur indépendant, il continue d'explorer, non plus les profondeurs de la terre, mais celles du patrimoine scientifique et historique breton.
Cette passion trouve une reconnaissance exceptionnelle en 2000 lorsqu'un nouveau minéral découvert en Loire-Atlantique reçoit officiellement son nom : la lulzacite. Rare privilège dans le monde scientifique, cette dénomination constitue un hommage durable à un homme dont toute la vie a été consacrée à l'observation, à la rigueur et à la découverte.
L'histoire d'Yves Lulzac est finalement celle d'un autodidacte devenu expert, d'un explorateur moderne qui a bâti son parcours moins sur les diplômes que sur l'expérience, la curiosité et le travail. Elle rappelle qu'au-delà des techniques et des outils, les grandes découvertes demeurent souvent l'œuvre de femmes et d'hommes capables de regarder là où les autres passent sans voir.
Aujourd'hui encore, son témoignage demeure celui d'une génération de géologues pour qui la science était d'abord une aventure humaine, faite de terrain, de passion et d'émerveillement devant les trésors cachés de la Terre.
Voici son histoire :
La formation – Prospection de l’uranium
JJC. Après 2 ans et 2 mois sous l’uniforme en Algérie, vous retournez à la vie civile en France en mai 1956. Où en êtes-vous ?
YL.
Sans projets en tête bien définis, je pouvais éventuellement me lancer dans la radio, puisque j’avais acquis quelques connaissances dans ce domaine. Environ trois semaines après mon retour, mon père, qui travaillait comme sous-directeur à la banque (Société Générale), nous apprend qu’une société de recherches d’uranium venait de s’établir à Quimper, et qu’elle était à la recherche de personnel. Ceci sans penser que cela pouvait me concerner.
Mais je me suis dit que la chose pouvait être intéressante, car l’uranium semblait avoir un grand avenir. Le lendemain, je suis donc allé voir Messieurs Esneau et Bounakoff, les responsables de cette société dénommée « Compagnie Française des Minerais d’Uranium » (CFMU) , afin de savoir de quoi il pouvait s’agir, moi-même étant alors sans emploi.


Visiblement, mon profil a intéressé la CFMU, car la seule chose que l’on m’a demandée, c’était de savoir si je pratiquais un peu le dessin industriel. J’ai répondu affirmativement, et j’ai pu montrer rapidement mes capacités dans ce domaine. On m’a alors dit que je pouvais être embauché immédiatement, et partir sur le terrain pour commencer à apprendre le métier de prospecteur d’uranium.
JJC.
Je vois qu’à l’époque, il n’y avait pas de formalités administratives comme maintenant !
YL.
Non, il suffisait de vouloir travailler et, dans ce domaine particulier, on pouvait apprendre le métier sur le terrain en compagnie de professionnels compétents. Pas besoin de diplômes en poche. C’est donc le lendemain que mon père m’a conduit au Faouët, dans le Morbihan, où un prospecteur nommé Bernard Mulot avait commencé ses travaux de prospection.
Bernard Mulot
..
Après avoir trouvé à me loger au bourg du Faouët chez un particulier, le lendemain, j’accompagnais ce prospecteur sur le terrain pour voir sa manière de travailler. On faisait beaucoup de terrain et, pour se déplacer, on se servait de sa moto, une 125 Terrot, qu’il conduisait toujours très vite, car il estimait que le temps passé en déplacements était du temps perdu ! Donc, il fallait que je m’accroche solidement à lui et, bien sûr, sans casque, cet accessoire étant inconnu à cette époque !
Très vite, je me suis intéressé à ce travail si particulier, et combien passionnant. Ce qui m’a valu cette même année d’être sélectionné par le responsable de la CFMU pour suivre les cours d’une école spéciale de prospection minière dénommée CIPRA, afin de bien assimiler les bases de ce métier particulier.
JJC.
Vous n’avez donc pas échappé à l’obtention d’un diplôme pour poursuivre ce métier ! Au fait, que signifie CIPRA ?
YL.
CIPRA signifie « Centre International d’enseignement en Prospection et valorisation des minerais radioactifs industriels ». Mais, contrairement à cette appellation, cette école était également dédiée à la prospection de tous les autres métaux industriels.
Il s’agissait d’une école crée en décembre 1945 par Frédéric Joliot-Curie (Président du CNRS et l’un des membres fondateurs du CEA), dont les cours se sont tout d’abord réalisés dans les locaux du Museum d’Histoire Naturelle de Paris, puis, vers 1954, dans des bâtiments spécifiques construits à La Crouzille, sur la commune de Razès, en Haute-Vienne, là où de grosses mines d’uranium étaient en cours d’exploitation. Elle était presque uniquement consacrée au côté pratique du métier, ce qui incluait quand même des cours de chimie, de minéralogie et de géologie, mais juste le minimum nécessaire. Sans oublier la manière d’identifier, sur le terrain, la plupart des minéraux usuels, sans être obligé de passer par des laboratoires. Ce qui comprenait donc des reconnaissances à l’œil nu ou par voie microchimique. Pour cette formation s’étendant sur une petite année scolaire, nous avons bénéficié d’enseignants très compétents et pédagogues, qui avaient l’art de nous apprendre notre métier sans difficulté. Il y avait là, en particulier Jacques Geffroy pour les cours de minéralogie et de géologie appliquée. Abel Sarcia pour la géologie générale et Jacqueline Sarcia, sa femme, pour ses cours de pétrographie et de chimie, sans oublier M. Ziegler pour les cours de géologie structurale, Cyrille Dumoulin, le directeur de l’école, pour ses cours de prospection, Mr. Grimbert pour ses cours de géochimie, Mr. Laurent pour ses cours de travaux miniers, Jean Pierre Gautsch pour ses cours de photogéologie, et deux ou trois autres dont j’ai oublié le nom.
Comme il s’agissait d’une école qui sortait de l’ordinaire, car, semble-t-il, non reconnue officiellement, nous n’avons pas eu de diplôme officiel à la suite de l’examen final. Simplement une notation et un simple classement. Cette école a fermé ses portes en 1987. Pour ma part, étant très intéressé par ce genre d’activité que j’avais déjà eu la chance de pratiquer un peu, je me suis permis de terminer major de ma promotion en 1957. Pour l’anecdote, ceci avait beaucoup contrarié la femme d’un collègue qui, lui, faisant partie du CEA, aurait dû logiquement terminer major de promotion…


De retour à la CFMU, j’ai été chargé de poursuivre des recherches sur des indices uranifères déjà repérés en prospection autoportée, principalement dans le département des Côtes-du-Nord, et tout particulièrement dans la région de Moncontour. J’y ai mis à jour une formation filonienne minéralisée en pechblende à très faible profondeur sur laquelle j’ai commencé un petit travail minier, qui n’a malheureusement pas été poursuivi, suite à des difficultés géologiques.
Durant cette période la CFMU, très concurrencée par d’innombrables prospecteurs privés, n’a pu parvenir à mettre en valeur un gisement uranifère suffisamment important pour justifier sa présence en Bretagne. Elle a alors décidé de quitter les lieux pour se consacrer à des recherches plus prometteuses en Lozère. Pour moi, ce fut un changement dans le personnel directeur ainsi que dans le travail lui-même. Changements que je n’ai guère appréciés, ce qui m’a incité à donner ma démission, car j’avais eu la possibilité de me faire embaucher aux laboratoires du CEA à Fontenay-aux-Roses, dans la région parisienne.
Une anecdote de cette époque...
Témoignage unique, de la découverte, de façon surprenante, de l'indice uranifère de
Nenez-Locmaria en Bretagne,
par Yves Lulzac, un beau jour de 1957 !
"Nous prospections aussi sur des terrains à priori peu favorables pour la découverte d'uranium, mais qui pouvaient quand même nous réserver de bonnes surprises.
Pour la petite histoire, j’ai encore souvenance d’un indice que j’avais accroché dans des circonstances un peu particulières dans la région de Belle-Isle-en-Terre (Côtes d'Armor). Je disposais alors d’un appareil à 3 tubes qui avait des problèmes de fonctionnement. L’un des tubes, arrivé en fin de vie, avait l’habitude de signaler périodiquement une anomalie fictive (on disait alors que le compteur « crachait »…). Anomalie généralement éliminée au bout de quelques minutes d’attente. Agacé par ce disfonctionnement et l’heure de midi approchant, je cherche donc un endroit convenable pour m’asseoir et « casser la croûte » (pique-niquer) tout en posant mon compteur-Geiger allumé à mon côté. Ce compteur s’était mis à « cracher » et je le laissais faire en sachant bien qu’il finirait par se calmer. Pourtant, au bout d’une demie heure, l’appareil ne semblait pas avoir retrouvé son bon fonctionnement. Intrigué mais persuadé d’avoir affaire à une anomalie fictive, un petit décapage du terrain s’imposait quand même à cet endroit. Ce fut la surprise quand je m’aperçus que la radioactivité augmentait à mesure que j’approfondissais mon décapage...
J’avais tout bonnement posé mon appareil sur un filon uranifère que j’aurais probablement loupé si je ne m’étais pas arrêté pour manger ! Par la suite, cet indice a fait l’objet d’un petit travail minier qui n’a apporté qu’un faible tonnage de minerai."
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Travail aux laboratoires du CEA – Rencontres diverses
JJC.
Ce qui, pour vous, a dû être une promotion prometteuse, je suppose.
YL.
Vous supposez mal, car, en réalité, ce travail, dans le laboratoire de pétrographie où j’avais été admis (dirigé par mademoiselle Le Mercier), était très différent du travail que j’avais pratiqué auparavant. Cela m’a quand même donné l’occasion de faire un petit stage à la Sorbonne pour apprendre à confectionner des lames minces de roches (avec un artiste en la matière, un russe du nom d’Obolenski), qu’il m’arrivait parfois d’examiner au microscope polarisant. C’est à l’occasion de ce court séjour à la Sorbonne que j’ai fait la connaissance de Louis Chauris, qui préparait sa thèse de doctorat d’enseignant d’université, et qui venait se faire confectionner des lames minces de roches récoltées en Bretagne. Nous nous sommes trouvés en pays de connaissance, car, sans le savoir, nous demeurions à Quimper et nos pères travaillaient ensemble à la banque Société Générale.
JJC.
Je suppose que, par la suite, il a dû être d’un grand secours pour vos recherches minières.
YL.
Non, car si, durant de nombreuses années, nous sommes restés en relation assez étroite, c’était surtout pour le tenir au courant des découvertes faites avec Bernard Mulot dans le cadre des travaux BRGM, et également pour le dépanner lorsqu’il désirait se rendre sur le terrain, car, suite à un accident, il refusait de conduire un véhicule. Cela a permis à Louis Chauris, devenu chercheur au CNRS à l’université de Brest, de rédiger de très nombreuses notes à caractère scientifique qu’il publiait dans de nombreuses revues.
Ces notes, où nous étions rarement associés ou cités, ont bien sûr contribué à mieux faire connaître la métallogénie du Massif armoricain. Mais de telles notes n’avaient pas d’incidence en retour pour nos recherches sur le terrain. D’ailleurs, les rares fois où il est allé lui-même sur le terrain dans les débuts de son activité professionnelle, c’était uniquement pour réexaminer des indices particuliers ayant déjà été découverts et localisés par le passé.
Malheureusement, comme on le verra plus loin, notre coopération ne s’est pas poursuivie dans de bonnes conditions.
Mais revenons au laboratoire de Fontenay-aux-Roses. Tous les jours, je côtoyais Jacques Geffroy, qui m’avait enseigné la minéralogie et la géologie appliquée à l’école du CIPRA, ainsi que son adjoint nommé Lissilour, qui était chargé de préparer les sections polies de roches et minéraux avant examen. Je travaillais dans le même labo que ce dernier, ce qui m’a permis de constater qu’il s’agissait d’un personnage très original et toujours plein d’idées. En particulier, il était à la recherche d’une nouvelle matière plastique pouvant améliorer le support et la présentation des échantillons qu’il devait traiter. Ce qui fait que, parfois le matin en entrant dans son labo, on pouvait être envahi par une fumée malodorante provenant des préparations qu’il avait mises en place pour la nuit. Cela dit, il avait également mis au point une polisseuse automatique pour les échantillons qu’il avait à traiter, mais pour laquelle il n’a jamais pensé à déposer une demande de brevet.
J’y ai côtoyé également un collègue dont j’ai oublié le nom, qui s’intéressait beaucoup aux minéraux, et avec lequel je suis resté en relation au moins jusqu’en 1969, lorsque nous nous sommes retrouvés à la bourse minéralogique de Sainte-Marie-aux-Mines, où il avait présenté un grand nombre d’échantillons de célestine bleue provenant de Sicile. Chose qui avait fortement intrigué des Italiens de passage qui n’avaient jamais réussi à trouver ce minéral avec une telle couleur, très différente de sa couleur blanche classique. Cela ne risquait pas, car, plus tard, ce collègue m’a confié qu’il avait irradié ces échantillons à l’aide de la pile atomique ZOE alors en cours de réalisation au Fort de Chatillon, où il avait ses entrées. Evidemment, à cette époque, ce genre de manipulation était inconnu du grand public !
YL.
Tout simplement parce que, dès mon retour de cette école de Razès, on m’avait fait signer un contrat de trois ans avec obligation de rembourser tous les frais liés à cette année scolaire si je décidais de partir avant terme. Bien sûr, au moment de la signature, je pensais rester travailler à la CFMU, mais, lorsque j’ai donné ma démission parce que le travail ne me convenait plus, on n’a pas oublié de me réclamer ce remboursement. Heureusement, je me suis souvenu que l’on m’avait imposé mon départ dans cette école sans me prévenir que j’aurais dû signer cet engagement de 3 ans. Et comme j’avais pu prouver que je n’avais rien signé, ayant soigneusement conservé toutes les notes de service de cette époque, la direction de la CFMU a bien été obligée de me laisser partir malgré une tentative de convocation au tribunal des prud’hommes. C’est donc pourquoi elle a ensuite tenté de me nuire en faisant pression sur le service du personnel du CEA.
JJC.
Evidemment, je pense que la CFMU avait peu apprécié de se séparer d’un prospecteur qui pouvait lui être très utile plus tard. Et elle n’imaginait pas que vous auriez pu apporter la preuve d’un tel déroulement de cette affaire. D’où, parfois, la nécessité de bien conserver ses notes de service ! Donc, nouvel emploi pour vous et sans doute plus conforme à vos désirs ?
C’est à cette époque que je me suis marié avec Monique Viturot, que j’avais connue à Ploeuc, dans les Côtes-du-Nord, où elle était venue passer ses vacances.
Cependant la vie à Paris, où je résidais non loin de la place de la République, ne me convenait pas particulièrement. En outre, je savais que la CFMU me créait des ennuis auprès de ma hiérarchie, et que ma carrière risquait d’être compromise. C’est Chervet, le directeur de ce labo de Fontenay-aux-Roses, qui m’avait mis dans la confidence. Je connaissais bien le fils de ce directeur, car nous avions fait partie de la même promotion à l’école du CIPRA.
JJC.
En quoi la CFMU pouvait-elle vous embêter alors que vous n’en faisiez plus partie ?

Embauche au BRGGM
YL. Oui, et cette fois, cela fut au moment où le BRGGM (Bureau de Recherches Géologiques Géophysiques et Minières) engageait ses travaux de recherches dans l’ouest de la France, et plus particulièrement en Vendée, sous la direction de Robert Moussu et de Jean Guigues son adjoint, qui s’étaient installés provisoirement au bourg de Sainte Hermine.
En réalité, je me suis fait embaucher en qualité de simple manœuvre, au siège de Paris, rue de la Fédération, le 1er septembre 1958, par Claude Guillemin, probablement directeur scientifique à l’époque, tout heureux d’avoir récupéré un major de promotion du CIPRA.
JJC.
Comment se fait-il que vous ayez été embauché comme manœuvre alors que vous aviez les qualifications de prospecteur ?
YL.
Tout simplement parce qu’il n’y avait pas de poste disponible à ce titre dans l’immédiat. Mais il était convenu que j’attende le départ pour le service militaire d’un prospecteur nommé Biron, le 4 novembre suivant, pour pouvoir le remplacer.
Après mon installation dans un meublé au bourg de Cesson-Sévigné, mon premier travail fut de rechercher à Rennes, ou dans les environs immédiats, un grand local pouvant servir de bureau et d’annexes en prévision des futurs travaux de recherches prévus sur le Massif armoricain. Ceci par mes propres moyens, c’est-à-dire à pied ou en vélo.
Il faut dire qu’à cette époque, les locaux disponibles en location n’étaient pas très nombreux à Rennes, et surtout pas très bon marché. Après avoir passé environ une semaine de recherches infructueuses, je me suis donc orienté vers la périphérie de la ville, et j’ai eu la chance de tomber sur une ancienne cidrerie-distillerie installée au manoir du Plessis sur la commune de Vern-sur-Sèche, à une dizaine de kilomètres de Rennes. L’ensemble des lieux disponibles comprenait deux grandes pièces pouvant servir de bureaux ou de laboratoire dans le manoir lui-même, ainsi que de nombreuses dépendances très utiles pour le dépôt de matériel et le garage des véhicules. Le tout pour un loyer très convenable négocié avec mademoiselle Ditransky, la propriétaire des lieux qui résidait sur place.
Cette « trouvaille » ayant convenu à Robert Moussu, je me suis consacré tout de suite à l’aménagement d’un petit labo pour traiter les concentrés de lavage provenant d’un chantier de recherches de cassitérite alluvionnaire situé dans la région de Saint-Renan, dans le Finistère nord. Activité qui s’était développée d’une manière très inattendue et rapide grâce à l’initiative et à la compétence de Robert Moussu, qui était allé dans cette région de Saint-Renan pour expertiser un indice de scheelite découvert par Charles Pavot, un ancien officier de Marine, qui s’était lancé dans la recherche de l’uranium.
Ceci pendant une quinzaine de jours jusqu’à l’arrivée, de Pierre Devismes, qui venait du Maroc où il avait travaillé sous les ordres de Moussu. Après un temps de formation sur place, il devait me remplacer dans ce labo, moi-même étant destiné à faire des recherches sur le terrain.
Mon premier travail sur le terrain a consisté à surveiller une campagne de sondages sur les haldes de l’ancienne mine de plomb de Pont-Péan, au sud de Rennes, afin de vérifier la présence de galène, qui aurait pu faire l’objet d’une récupération. Sondages effectués par une entreprise nommée « La Béarnaise » jusqu’à la fin de l’année 1958.
Le début de l’année suivante fut consacré à des relevés de tranchées effectuées sur le site nouvellement découvert de Plélauff dans les Côtes-du-Nord par les équipes de géochimie. Ce qui m’a donné l’occasion de voir les premières boules de galène de ce qui devait devenir plus tard un site minier particulièrement intéressant. Ensuite, prospection au marteau dans la région de Questembert, dans le Morbihan, à la recherche de minerai d’étain et de tungstène, mais sans grandes découvertes majeures.
A l’époque, je faisais ma résidence en maison meublée, ce qui posait certains problèmes, aussi ai-je décidé d’acheter, en milieu d’année, une caravane suffisamment grande pour y vivre à deux, ma femme et moi-même. Le déplacement se faisait par un des véhicules du BRGGM, puis du BRGM, car je ne pouvais le faire avec ma 4CV Renault. Heureusement, c’était une époque où il était facile de se fixer dans les villages, car les propriétaires de terrains ne faisaient aucune difficulté pour accepter la présence d’une personne ou d’une équipe exerçant une profession peu connue et plus ou moins mystérieuse. Rien à voir avec les mentalités d’aujourd’hui !
Ensuite je fus muté sur la mine de tungstène et d’étain de Montbelleux, non loin de Fougères, en Ille-et-Vilaine, afin de reconnaître et d’échantillonner le niveau -60 de cette mine dans sa partie granitique. Je pratiquais enfin un véritable travail minier ! Travail que je menais en parallèle avec des recherches en surface (prospections éluvionnaires sur des anomalies gravimétriques, et prospection radiométrique à partir des anomalies aériennes de la radioactivité gamma), et enfin des sondages carottés. Activité que j’ai poursuivie à plusieurs reprises jusque vers 1988, ce qui m’a permis de faire des découvertes très prometteuses qui, normalement, auraient justifié l’exploitation complète de cette mine particulièrement intéressante.
JJC.
Pourquoi donc cette mine n’a-t-elle pas été exploitée ?
YL.
Tout simplement par ce que, à partir de 1990, nos dirigeants nationaux ont décidé d’arrêter toutes recherches et exploitations minières pour faire plaisir aux mouvements écologiques, comme vous devez le savoir.
En 1960, année au cours de laquelle les locaux de la direction ont quitté Vern-sur-Seiche pour s’installer à Rennes, rue du Vau Saint Germain, j’ai fait diverses recherches pour plomb et zinc et, bien sûr, pour étain et tungstène, particulièrement autour et dans la mine de fer sous-marine de Diélette dans la Manche. Travail intéressant, mais qui n’a pas donné lieu à des observations qui auraient pu aboutir à une véritable exploitation de ces deux métaux. Il y a bien, de part et d’autre, des niveaux ferrifères exploités (magnétite et hématite), des niveaux skarnoïdes minéralisés en scheelite, mais en teneurs trop basses. Par contre, j’ai pu constater la présence, en dehors de la mine, de puissants niveaux de grenat massif qui auraient pu faire l’objet d’une production d’abrasif.
Cette même année, j’ai ensuite intégré la mission Ouest-Morbihan, qui venait de démarrer sous la direction de Jean Pierre Gautsch, que je connaissais bien, car il nous faisait des cours de photogéologie à l’école du CIPRA en 1957-1958. C’est donc à cette époque que j’ai installé ma caravane au Faouêt, au village de Lanbéléguic. On a alors commencé des travaux de recherches sur le gisement de cassitérite alluvionnaire de Langonnet dans le Morbihan, dont les premiers indices avaient été découverts au cours des prospections alluvionnaires systématiques du Massif armoricain.
Je dois dire qu’au début, notre collaboration n’a pas toujours été parfaite, car ce nouveau patron avait tendance à diriger la mission d’une manière très personnelle, sans admettre que je puisse avoir des idées qui pouvaient être utiles sur l’avenir de ce nouveau district. Mais, finalement, tout s’est très bien passé. La preuve, c’est que le gisement alluvionnaire qu’on a pu mettre en évidence a été exploité à partir de 1963.
Et c’est à partir de cette époque que je me suis intéressé à la recherche de l’origine de cette cassitérite alluvionnaire, ce qui est logique, car les gîtes primaires de ce minéral peuvent être aussi valables que ses concentrations alluvionnaires. Malheureusement, si l’un de ces gîtes en roche a bien été localisé et étudié par travaux miniers peu profonds en 1961, il s’est avéré sans grande valeur, car de volume insuffisant.
Cependant, à l’époque, cette zone de Langonnet m’avait paru curieuse, car l’allure de la cassitérite alluvionnaire, en petits grains plus ou moins émoussés, généralement de couleur jaune ou rougeâtre, ne ressemblait pas du tout à celle observée dans ses gîtes primaires, qui est une couleur classique brun plus ou moins foncé. Problème que j’ai pu constater par ailleurs, mais qui n’a jamais été résolu, du moins à ma connaissance...
D’où l’abandon de ce type de recherches dans ce district de Langonnet.
Et, en août 1961, ce fut la naissance de mon fils Christian, le cadet de la famille, car ma fille Elisabeth, était née en février 1959.
Tout cela ne m’a pas empêché de profiter de mes congés annuels pour faire une petite virée au Maroc en compagnie de mon collègue Devismes, tout heureux de me faire connaître ce pays qu’il connaissait très bien, ainsi que quelques mines en exploitation, dont la célèbre mine de Bou Azzer, non loin de Ouarzazate, ou les mines de Touissit près d’Oujda, où il avait l’habitude de rechercher des minéraux, car lui aussi était passionné par la minéralogie. Voyage que nous avons effectué avec la voiture que mon père m’avait prêtée (une Citroën traction avant). L’ennui, c’est que la voiture est tombée en panne pendant deux jours à Marrakech, ce qui a fortement contrarié l’épouse de mon collègue qui ne s’est pas cachée de nous le faire savoir ! D’où une certaine tension jusqu’à la fin du voyage, ce qui n’a eu cependant aucune conséquence sur mes rapports futurs avec mon collègue.
Puis, au milieu de l’année 1961, on a pensé à moi pour monter une base d’échantillonnage pour tungstène sur l’ancien gisement ferrifère et skarnoïde de Grandfontaine, près de Schirmeck en Alsace, où des travaux miniers étaient en cours sous la direction d’un chef de chantier nommé Lauvergnat, très compétent dans son domaine, mais particulièrement désagréable envers les géologues qu’il se faisait un plaisir de contrarier. De sorte qu’il m’était pour ainsi dire impossible de recruter la main-d’œuvre qui m’était nécessaire pour mener à bien mon travail. Cela a duré trois mois avant que je me fasse remplacer par un collègue mieux apprécié auprès de ce chef de chantier bien connu pour son mauvais caractère.
De retour en Bretagne, j’ai passé quelques jours sur un petit gîte de kaolin sur la commune de Combrit, dans le Finistère, sur lequel j’ai inauguré l’emploi d’une mototarière. C’est alors que je suis retourné, de mi-octobre à fin novembre, sur le gisement de plomb-zinc de Plélauff pour commencer une campagne d’échantillonnage par travaux miniers profonds. Et c’est à cette occasion, le 17 octobre, aux niveaux -36 et -40, qu’une très ancienne exploitation a été mise en évidence, travaux qui, plus tard, furent datés de la fin de l’Age du Fer (la Tène finale), soit plus de 2200 ans avant notre ère. Expérience particulièrement intéressante et inoubliable comme vous pouvez vous en douter.
Malheureusement, quelques ennuis de santé m’ont obligé à quitter ce chantier pendant quelques jours, ayant cédé ma place à mon collègue et ami Bernard Mulot, qui avait réussi à rejoindre les équipes du BRGM en 1960.
Finalement, il est resté sur ce chantier jusqu’à la fin des travaux en 1962.
JJC.
S’agissait-il d’un gisement bon à exploiter ?
YL
Finalement on ne sait pas trop, mais ce gisement, ou du moins ce qu’il en reste, est tout particulièrement intéressant, car on y a observé des anciennes galeries de mine encore en bon état malgré leur grand âge, qui présentaient certaines particularités concernant leur gabarit, facile à mesurer d’après leurs cadres de soutènement en bois.
Mais il faut préciser que, jusqu’à la fin des travaux, on pensait que ces anciennes galeries pouvaient dater d’une centaine d’années au plus, à tel point que les mineurs récupéraient ces cadres pour alimenter le poêle à bois qui chauffait le local des douches ! C’est donc seulement sur la fin des travaux, une fois les datations connues, que Bernard Mulot a pensé récupérer un cadre en très bon état qui a été provisoirement exposé dans les locaux du BRGM.
Tous ces cadres, qui se composent de 4 pièces assemblées d’une manière très particulière, ne permettent le passage que de personnes de très petite taille, d’environ 1 mètre 25 au maximum. Ce qui semble étonnant et qui font dire à certains que le personnel qui y circulait pour y travailler était donc composé d’esclaves obligés de marcher très courbés ou sur les mains, ou bien tout simplement qu’il s’agissait d’enfants mineurs. Ce qui est complètement ridicule pour diverses raisons. Mais, en réalité, si ces galeries n’étaient pas hautes, c’était tout simplement parce que les mineurs étaient vraiment de très petite taille comme cela se pratiquait souvent dans les temps anciens si l’on en croit certains écrits qui traitent sérieusement de cette question. On avait donc là un témoignage, unique en France ou en Europe, de cette ancienne pratique. D’où l’intérêt de la chose.
JJC.
Si je comprends, bien vous voulez relancer le mythe de « Blanche Neige et les sept nains » ! Sujet que vous aviez évoqué lors d'un entretien avec Laurence Jezquel.
YL
C’est possible, mais cela confirme les pratiques de la république de Venise, qui envoyait des nains mineurs en Bohême à la recherche de minerai de cobalt, afin de produire la belle couleur bleue de leur célèbre verre qu’elle était la seule à savoir fabriquer.
Toujours est-il que, lorsque la Division minière a fermé, je n’ai pas manqué de récupérer ce cadre de mine qui s’y trouvait avant que lui aussi soit jeté au feu ! La datation de ce cadre avait été établie grâce au professeur Pierre Roland Giot de la faculté des sciences de Rennes, puis confirmée à l’âge d’environ 2.200 ans par la méthode dendrochronologique grâce à Cécile Le Carlier, de la même faculté. Il est actuellement exposé dans le beau musée minéralogique du « Mange Cailloux » à Mortagne-sur-Sèvres, en Vendée.
Après cela j’ai travaillé de nouveau dans la région de Langonnet, puis dans la région de Peumerit, dans le Finistère, pour évaluer rapidement la valeur de l’indice de chromite qui y était connu depuis fort longtemps.
En novembre 1962, j’ai été muté à la mission Finistère, qui venait d’être créée avec l’arrivée d’un nouveau chef de mission nommé Beneito venu d’Algérie. Mais je suis quand même resté basé au Faouët.
JJC.
Ce qui était quand même loin de la résidence du chef de mission....
YL
Oui, bien sûr, mais il faut dire que je n’avais nullement la nécessité de m’en rapprocher, car mes zones de travail pouvaient varier d’un jour à l’autre. D’autre part, il faut rappeler qu’à cette époque, entre 1962 et 1964, l’avenir du BRGM semblait très incertain, car on y procédait à un certain nombre de licenciements, surtout parmi le personnel minier. D’ailleurs je m’inquiétais moi-même sur mon avenir professionnel, au point de songer à rechercher une nouvelle activité.
Comme à l’époque, j’avais fixé ma caravane au village de Lanbéléguic, à une dizaine de kilomètres du bourg du Faouët, j’avais pensé, étant donnée la configuration favorable des lieux, à créer un petit élevage de myocastors, ou ragondins, élevage qui, avec celui des visons, était en pleine expansion à l’époque pour alimenter le marché de la fourrure. C’est alors que j’ai acheté, en octobre 1962, un petit terrain en bordure d’un ruisseau pour y aménager des cages et des petits bassins destinés à les accueillir. Cela a duré pendant un peu plus d’une année jusqu’au moment où, la situation du BRGM s’étant améliorée, j’ai jugé préférable d’abandonner ce projet qui, finalement, aurait été difficile à poursuivre, n’étant pas moi-même cultivateur pour produire la nourriture de ces bêtes. Mais cela a été une expérience intéressante, les ragondins étant des animaux sympathiques et ne présentant aucune difficulté d’élevage.
C’est à cette époque que l’on a envisagé de faire des recherches sur les anciennes mines de plomb et zinc du Huelgoat-Poullaouen. Aussi, afin d’éviter une éventuelle pollution du réseau hydrographique local en rejetant les eaux de la mine, on avait entrepris fin 1962 la construction d’un grand bassin de décantation près du puits de Poullaouen. Mais ce travail venait à peine d’être terminé qu’il fut décidé de renoncer à cette nouvelle phase de travail par décision de la direction générale.
Néanmoins, de mars à avril 1963, je suis quand même retourné dans la région du Huelgoat-Poullaouen afin de relever et d’échantillonner les vieux travaux miniers de La Haye, en limite des communes de Locmaria-Berrien et de Plouyé, non loin de Poullaouen. Il ne s’agissait pas de travaux d’exploitation, mais de simples recherches, qui ont été l’occasion d’observer de belles structures de minerai en cocarde.
Après cela, en avril-mai 1964, nous avons pris, ma femme et moi, un peu de vacances en voyage organisé, en allant voir ce qui se passait en Union soviétique, pays sur lequel on entendait tellement de propos contradictoires que nous avions décidé de juger par nous-mêmes.
JJC.
Je suppose que vous avez été très encadré et que vous n’avez pas pu voir ce que vous vouliez.
YL
Franchement on n’en a pas eu l’impression. Le voyage en chemin de fer, effectué en groupe d’une vingtaine de personnes constituées d’une forte proportion de « Russes blancs », nous a permis de traverser les deux Allemagnes avec des contrôles portant principalement sur les denrées alimentaires que nous étions susceptibles de transporter. Arrivés à Moscou, on a eu droit aux cérémonies du 1er mai sur la Place Rouge, puis on a pu se déplacer très librement en ville pendant au moins une semaine. La même chose, ensuite, à Léningrad. Tout cela sans subir le moindre contrôle, ce qui nous avait quelque peu agréablement surpris.
De retour en Bretagne, j’ai repris des prospections générales, toujours pour étain, sur les communes de Pleyber-Christ, Commana, Sizun et Le Faouët, mais sans grands résultats. Sans oublier également la région de Coat-an-Noz, sur la commune de Belle-Isle-en-Terre dans les Côtes-du-Nord, laquelle, avait révélé en 1963 des indices de wolframite grâce aux découvertes fortuites réalisées par A. Birais qui dirigeait une mission géochimique centrée sur la recherche d’indices de plomb et zinc en liaison avec la zone centrale armoricaine.
JJC.
Mais je ne comprends pas très bien pourquoi ce genre de recherches a pu aboutir à la découverte de wolframite, un minéral qui n’a rien à voir avec les gîtes plombo-zincifères, du moins à ce qu’il me semble...
YL.
Oui, vous avez entièrement raison, mais, il se trouve que ce chef de mission avait l’habitude, pendant que son équipe faisait ses prélèvements géochimiques, non pas de passer agréablement son temps devant un écran d’ordinateur comme on le ferait de nos jours, mais plutôt de parcourir, le marteau de géologue à la main, la région à la recherche d’indices métallifères pouvant l’aider dans son travail. D’autant plus qu’il avait appris qu’il y avait eu des petits travaux d’exploitation de galène, au cours du 18e siècle, en bordure de la forêt de Coat-an-Noz, dont une petite galerie effectuée plus tard, et dans laquelle il est possible de voir des traces de wolframite dans un filonnet quartzeux. Indice signalé et localisé à l’époque révolutionnaire, et que Louis Chauris avait visité.
En effet, Birais a bien recueilli de rares échantillons de galène, mais ce qu’il a trouvé, en pleine forêt, et de manière totalement inattendue, ce sont de nombreux échantillons de quartz bien minéralisés en wolframite. Quand il a vu cela, il s’est empressé de téléphoner à son patron pour lui signaler la chose. Ce dernier a alors pensé qu’il serait peut-être bon de vérifier la valeur de cette découverte par une prospection géochimique supplémentaire. Et le résultat a été la mise en évidence d’une énorme anomalie tungstène de haut niveau.
Une telle anomalie se devait d’être étudiée par d’autres moyens. C’est pour cela que j’y ai commencé, avec l’accord du nouveau chef de mission, une nouvelle campagne de prélèvements géochimiques avec quelques tranchées peu profondes, réalisées à la pelle et à la pioche, car, à l’époque, on ne connaissait pas l’emploi de la pelleteuse, le tout, assorti de quelques sondages à la tarière, percutants et carottés, qui ont révélé la présence d’un important gîte multi fissural qu’il convenait de mieux étudier. Ce qui fut commencé en 1964 et qui se termina en 1979 d’une manière très inattendue, comme je l’évoquerai plus loin.
Entre-temps j’ai poursuivi mes recherches pour étain-tungstène sur des indices variés, mais qui n’ont pas donné lieu à des découvertes importantes. En particulier dans le golfe du Morbihan, après avoir fait l’inventaire, à l’aide de la lampe à ultra-violet, de la collection minéralogique du musée de Vannes. Cela m’a permis de mettre en évidence des indices inconnus de scheelite sur l’Ile-aux-Moines, en particulier.
En parallèle, je donnais un petit coup de main à mon ami Bernard Mulot, en analysant rapidement ses échantillons de grès à zircon-rutile dont il avait entrepris l’inventaire sur l’ensemble du Massif armoricain. Puis, de janvier à mai 1965, j’ai été affecté à la mission Alençon dirigée par J.P Gautsch, au cours de laquelle je n’ai rien trouvé d’extraordinaire.
Enfin, en septembre de la même année, on a décidé de se payer un peu de vacances en Egypte, pays qui me paraissait intéressant. Ce fut non pas un voyage en bateau sur le Nil, comme cela se pratique couramment de nos jours, mais un voyage en autocar, depuis Le Caire jusqu’à Assouan, où le barrage était alors en construction avec les soviétiques. Voyage un peu fatigant, bien sûr, à cause de la chaleur, mais très intéressant comme vous pouvez vous en douter. Et, de plus, agrémenté par l’ascension, à pied bien sûr, jusqu’au sommet de la grande pyramide de Kheops, chose que l’on ne peut plus faire depuis maintenant fort longtemps, pour cause de sécurité. Et aussi par la vision très rapide que j’ai eue de la Grande Allée des sphinx qui relie les temples d’Amon à Louxor et de Karnak, en cours de découverte et de restauration à cette époque. Chose que j’avais eu la chance de voir et de photographier en m’écartant, selon ma douce habitude, du trajet normal de la visite, car ces lieux étaient interdits à la visite et même sévèrement gardés....
De retour en Bretagne, ce fut pour rejoindre, en 1966, la mission Morlaix dirigée par Beneito. Cela m’a permis de reprendre en main des recherches d’étain alluvionnaire dans les régions de Lanmeur, Plougasnou et Saint-Jean-du-Doigt, et tenter d’en découvrir l’origine. Chose pour laquelle j’ai dû insister beaucoup, car la plupart de mes collègues étaient persuadés que je perdais mon temps, car beaucoup de personnes, avant moi, avaient essayé, mais avaient échoué à cause de l’épaisse couche de limons (ou loess) qui recouvre toute cette région.
C’est sans l’aide de la géochimie, mais simplement en examinant attentivement les concentrés éluvionnaires que je récoltais moi-même à l’aide d’une simple tarière à main, que j’ai réussi à localiser cinq formations filoniennes bien minéralisées en étain et cuivre de style « Cornouaille anglaise ». Trois d’entre elles ont pu être étudiées par travaux miniers. La dernière, découverte par le jeune prospecteur nommé Heinry qui m’aidait dans mes recherches, fut baptisée de son nom. Ces premiers travaux miniers, effectués par l’équipe minière attachée à la division, ont consisté à foncer des puits ne dépassant guère les 12 mètres. Plus tard, le « puits Heinry » fera l’objet d’un « doublon » effectué par l’équipe volante de travaux miniers (EVTM) attachée à l’ensemble du BRGM, avec une profondeur de puits atteignant 40 mètres. Bien que ces travaux de recherches aient été limités, il a été quand même possible d’évaluer le potentiel métal de ce district à environ 5.500 tonnes d’étain et 10.000 tonnes de cuivre.
Je dois dire que, pour mon premier travail minier, j’ai dû convaincre sur le terrain non seulement mon chef de division, mais aussi un représentant de la direction, peut-être Jacques Bertraneu si mes souvenirs sont bons qui, au départ, semblait douter un peu de mes convictions, car sur le terrain, sans aucuns travaux de terrassement préalables, rien ne permettait d’affirmer qu’un filon minéralisé était présent à l’endroit que j’indiquais. Heureusement, lorsque les travaux ont commencé 15 jours plus tard, j’ai pu constater que je ne m’étais pas trompé, car le puits avait été implanté exactement sur le filon en question, chose qu’en principe on évite de faire pour des questions de tenue du terrain.
Si la cassitérite alluvionnaire subordonnée à ces filons a pu faire l’objet d’une mise en exploitation partielle par la COMINEN de Saint-Renan (environ 200 tonnes d’étain accompagné de 8 kilos d’or, alors insoupçonnés, qui ont pu être récupérés par Georges Mazuel en charge du laboratoire de la COMINEN), par contre les filons à étain-cuivre à fortes teneurs, mais de géométrie limitée et trop éloignés les uns des autres, n’ont pas été exploités compte tenu de la conjoncture économique du moment.
C’est ainsi qu’en mai 1967, pour me récompenser de cette trouvaille, j’ai eu droit à une prime exceptionnelle de 500 francs. Cela a un peu contribué à compenser les désagréments qui m’ont été causés par la jalousie de certains collègues qui avaient parié sur mon échec dans mes recherches sur ces filons à étain et cuivre ! Chose qui m’avait bien étonné, surtout quand j’avais appris de certains propriétaires terriens de la région, que même mon collègue Pierre Devismes venait le dimanche sur le terrain de sa propre initiative pour tenter de savoir ce que je pouvais bien faire dans le courant de la semaine. Mais les plus étonnés, c’étaient ces propriétaires terriens en constatant que certains de mes collègues travaillaient le dimanche !
C’est à cette occasion que j’ai pu constater que certains comportements avaient pour but de me discréditer auprès du patron, pour des motifs qu’il m’est encore difficile de comprendre. Car s’il m’est arrivé de conduire mon travail d’une manière très personnelle et peu orthodoxe, puisque l’on m’en laissait la possibilité, je ne portais tort à qui que ce soit, et surtout pas au patron, Jean Guigues, qui était le premier à apprécier mes résultats...
Puis, en juillet de la même année, on m’a demandé de partir en Espagne pendant environ un mois, en compagnie de Robert Moussu et d’un géologue espagnol nommé Cesar. Luaces, de la société Chifresa, pour visiter une bonne dizaine de mines de cassitérite, la plupart exploitées d’une manière artisanale, afin d’en repérer une ou deux qui seraient susceptibles d’être acquises par la COMIREN. Travail intéressant, mais qui ne semble pas avoir eu de suites positives.
Au cours de cette même année, j’ai aussi entrepris des recherches pour étain-tungstène dans la région de Locarn-Duault, sur la bordure occidentale du grand massif granitique de Quintin. J’y ai découvert des filons tungstifères, certains également bien minéralisés en or natif, et dont l’un a fait l’objet d’un petit travail minier.
Mais, à partir de juin, et d’une manière épisodique, j’avais également été chargé de découvrir l’origine de la monazite grise à europium, dont un essai d’exploitation, contrôlé par Jean Sapinart, un collègue également issu de l’école du CIPRA, était en cours sur un dépôt alluvionnaire situé en Ille-et-Vilaine, dans la région du Grand Fougeray. Recherches qui se sont poursuivies au cours de l’année 1968, et qui se sont terminées positivement.
Année au cours de laquelle je me suis également rendu dans la région de Saint-Renan, où la cassitérite alluvionnaire était également en cours d’exploitation par la COMIREN, afin d’essayer de découvrir son origine en espérant trouver une formation en roche susceptible d’être aussi exploitée. Malheureusement ce ne fut pas le cas, car si les gîtes primaires en place sont nombreux, il n’y en a aucun susceptible d’être exploité. La seule découverte inattendue que j’ai faite, c’est la mise en évidence d’une ancienne exploitation alluvionnaire, qui a été datée de la fin de l’âge du bronze par le professeur Pierre Roland Giot sur des restes de charbon de bois.
En 1969, nouvelle mission dans la région de Lanmeur-Plougasnou pour diriger un travail minier sur le site de Guersaliou, à côté du « puits Heinry », l’un des filons à étain-cuivre. Et c’est à la suite de ces travaux qui se sont montrés très positifs que l’on m’a gratifié, le 27 juin, d’une prime de services rendus de 1.000 francs.
De fin 1969 au début 1970, j’ai travaillé sur les gîtes de cassitérite alluvionnaire de la région de Questembert-Limerzel, dans le Morbihan où, là encore, j’ai pu localiser deux anciens sites d’exploitation près de lieux-dits aux noms évocateurs du «Temple » et de la « Vieille Ville », présentant du charbon de bois, avec quelques globules d’étain métallique, qui a été daté du haut Moyen Age, toujours grâce au professeur Giot. Découverte qui, de 1996 à 2000, avait beaucoup intéressé un ingénieur allemand du nom de Fritz Lehmann, qui, finalement, n’y a pas donné suite.
Et enfin, une petite recherche effectuée sur la falaise de la plage de Pénestin, dans le Morbihan, afin de localiser l’origine de la cassitérite ayant fait l’objet par le passé de nombreuses tentatives d’exploitation.
JJC.
J’en reviens à cet or qui a été récupéré avec l’étain lors de l’exploitation de Guersaliou. Comment se fait-il que sa présence n’ait pas été signalée lors des recherches ?
YL.
En effet, on savait qu’il y avait des traces d’or dans ces alluvions, en association avec la cassitérite, mais on n’en a pas tenu compte à cause de la faiblesse de ses teneurs. Et c’est grâce à l’obstination de Mazuel et à son savoir-faire en la matière que cet or a pu être récupéré. Or naturel qui était d’ailleurs accompagné de quelques petits objets manufacturés qui prouvaient l’existence, à cet endroit, d’une petite exploitation antique, sans doute en liaison avec une exploitation d’étain.
L’étain en Malaisie
Enfin, à partir de juillet 1970, la direction du BRGM a cru bien faire en m’envoyant faire des recherches dans le cadre de ce que je pense être une filiale dénommée Serem Malaysia, donc en Malaisie, où elle était déjà implantée depuis 1967. Ceci dans le but de rechercher des gîtes primaires de cassitérite dans une zone en grande partie forestière, où il y avait eu autrefois quelques petites exploitations d’étain non alluvionnaire réalisées par des mineurs chinois.
JJC. Cela a dû vous changer beaucoup du travail en France !
YL. Oui, en arrivant dans ce pays, j’ai été quelque peu désorienté dans beaucoup de domaines...
Le personnel de la direction était basé dans la capitale, Kuala Lumpur, et était composé d’un nouveau chef de mission nommé Eijkelboom, originaire de Hollande, qui y était en poste depuis deux ou trois mois en remplacement d’André Noesmoen. Il avait pour adjoint Edilbert Escande qui était sur place depuis le début de l’activité de cette mission. Ils étaient secondés par une personne étrangère au BRGM, qui semblait être chargée de résoudre tous les problèmes administratifs.
Mon arrivée semble avoir été accueillie très favorablement et j’ai eu droit à une petite célébration du 14 juillet à l’ambassade de France en présence d’autres personnes qui m’étaient inconnues, dont des Anglais. Cérémonial pour lequel j’ai dû inaugurer un costume neuf que l’on m’avait recommandé d’emporter pour mon séjour dans ce pays...
Après avoir passé deux jours chez Escande, qui avait tenu à me recevoir, j’ai rejoint ma base de travail qui se situait dans la ville d’Ipoh à environ 150 km au nord de la capitale, dans une région minière, la vallée de la Kinta, où les exploitations d’étain étaient très nombreuses et de toutes tailles, depuis les grandes dragues détenues par des sociétés américaines ou autres, jusqu’aux petites exploitations artisanales chinoises, extrêmement nombreuses. Toutes étaient centrées sur l’exploitation de la cassitérite alluvionnaire, ce qui excluait toute mine profonde.
Ma base de séjour consistait en une maison de plain-pied, suffisamment grande pour y loger mon personnel et installer un bureau ainsi qu’un laboratoire. Comme véhicule, je disposais d’une Land Rover faite pour la conduite à gauche, ce qui m’a obligé à un certain apprentissage ! Quant au personnel, il se composait au départ d’un géologue d’origine indienne dénommé Rabinder Singh, d’un gardien avec sa famille, originaire de Java, ainsi que de six manœuvres d’origine malaise.
Tout ce personnel, ignorant le français, bien sûr, parlait soit anglais pour l’indien, soit malais pour les autres. Peu de temps après, mon personnel s’est enrichi d’une laveuse de battées chinoise que l’on appelait Nonya, assez âgée, mais qui pratiquait à la perfection le maniement de la battée. Elle travaillait pour nous depuis le début de cette mission et avait eu le malheur de perdre l’une de ses filles sur l’un de nos chantiers, victime d’un violent orage, comme il y en a souvent dans ce pays, ayant été foudroyée par un éclair au moment où elle rentrait se mettre à l’abri sous sa tente.
Sans oublier également deux laborantines chinoises, qui parlaient anglais, et une cuisinière malaise qui parlait un peu l’anglais, mais que j’avais embauchée sur les conseils de mon indien, car elle avait un peu appris la cuisine européenne. Cela me changeait de la cuisine chinoise ou malaise, toujours trop épicé à mon goût.
Pour ce qui est de mon travail, je devais, en premier lieu, superviser une campagne de sondages carottés que la direction de Kuala Lumpur avait programmée à proximité de quelques exploitations anciennes réalisées autrefois par des mineurs chinois sur des petits gisements de cassitérite primaire liés à un gros massif granitique nommé Bukit Kledang (ou Kledanf Range en anglais). Tout cela en imaginant que les Chinois auraient pu oublier de tout exploiter, car ne possédant pas notre savoir-faire ni nos techniques actuelles. Bien sûr, comme il fallait s’y attendre, tous ces sondages se sont révélés infructueux, ces anciens mineurs ayant réalisé parfaitement leurs travaux, et ceci d’une manière très minutieuse. Ce que certains mineurs locaux ont pu constater avec un sourire narquois lorsqu’ils venaient voir les carottes de sondage qui étaient entreposées à côté de mon bureau.....
JJC. Mais quels avaient été les travaux effectués par la SEREM depuis le début de sa présence en Malaisie ?
YL. Il semblerait que pendant toute cette période, on se soit investi dans la recherche de gisements de cassitérite alluvionnaire sur la base d’indications fournies par des chinois titulaires de permis d’exploitation qui, peut-être, pensaient profiter des connaissances et des techniques françaises pour agrandir leurs exploitations en association avec nous. L’ennui, d’après ce que j’ai pu comprendre, c’est que la grande majorité des très nombreux sondages qui avaient été réalisés se sont révélés peu intéressants. Ce qui, très probablement, n’a pas dû beaucoup surprendre la plupart de ces exploitants qui devaient déjà avoir une bonne connaissance des terrains qu’ils possédaient.
Et, pour en revenir à mon travail pour lequel j’avais été programmé au départ, je devais explorer la presque totalité de ce massif de Bukit Kledang afin, en premier lieu, d’examiner et d’échantillonner tous ces anciens petits travaux d’exploitation, et en second lieu tenter d’y découvrir des indices de cassitérite primaire qui auraient été oubliés ou négligés de la part de ces anciens exploitants. Il s’agissait d’un permis de recherche bien délimité et uniquement basé sur la recherche de gîtes primaires et non pas alluvionnaires. Il s’agissait en grande partie d’une zone forestière primaire, que l’on appelle une forêt vierge, avec tous les inconvénients que cela comporte. Quant au personnel qui travaillait pour moi, je me faisais comprendre par l’intermédiaire de mon géologue indien qui parlait bien le malais avant que, moi-même, je me mette à apprendre cette langue qui ne présente pas de grosses difficultés, et ainsi pouvoir m’assurer d’une certaine indépendance.
JJC. Quel genre d’inconvénients peut-il donc y avoir dans ce type de forêt ?
YL. Sous climat équatorial, les forêts sont très denses et difficiles d’accès en dehors des cours d’eau heureusement très nombreux et généralement peu profonds, tout du moins dans cette zone. Ce qui fait que, si l’on veut s’écarter des cours d’eau, on est obligé d’effectuer des layons d’accès dans une végétation très dense qui n’a rien à voir avec les forêts bretonnes, ce qui complique le travail !
Le travail de base a donc consisté en un échantillonnage des sédiments présents dans ces cours d’eau, avec un examen précis des minéraux découverts, dont, bien sûr, la cassitérite. Ce que mes deux laborantines chinoises ont pu réaliser d’une manière parfaite. Ce premier travail a donc été en partie réalisé, mais sans résultats spectaculaires.
Entre-temps j’avais fait la connaissance d’un chinois nommé Lim Tsiou Fong, qui semblait bien connaître les minéralisations stannifères de cette région, et que j’avais réussi à faire embaucher fin janvier 1971. Il m’avait indiqué des indices qui pouvaient m’avancer dans mes recherches, dont, bien sûr, des indices de cassitérite primaire en roche, ainsi qu’un indice de cassitérite alluvionnaire situé en pleine forêt sur une petite rivière nommée Sungei Bekor, qui faisait alors l’objet d’un début d’exploitation par des « voleurs d’étain ». Chose très banale dans ce pays qui, à l’époque, était le premier producteur mondial d’étain, ce qui attirait nombre d’exploitants illégaux qui ne s’embarrassaient pas des règlements en vigueur.
Ce petit gisement qui, en principe, ne rentrait pas dans mon domaine de recherche, me paraissait intéressant, aussi ai-je pensé qu’il serait bon de l’étudier en détail, bien qu’il soit en dehors du programme prévu au départ. C’est ce que j’ai suggéré aux patrons qui ont eu l’air d’accepter la chose. C’est alors que commença un travail dont l’évolution finale finira par me causer quelques soucis, non pas techniques, mais concernant mes rapports avec mes patrons.
JJC. Mais, à part cela, quelles étaient vos occupations en dehors de votre travail, et avez-vous eu des problèmes particuliers ?
YL. Question problèmes particuliers, je n’ai guère de souvenirs à évoquer. Sinon, peut-être, le fait de me faire mordre par un serpent. En effet, en circulant en tête de mon personnel sur un layon pourtant bien dégagé, j’ai marché sur un serpent, probablement un cobra, qui traversait la piste au moment où je passais. Evidemment, il m’a mordu, mais sur l’os de la cheville, ce qui fait que le venin n’a pas pu pénétrer en profondeur. Comme je me trouvais non loin de ma land rover, le personnel qui m’accompagnait m’a aidé à me rendre à l’hôpital le plus proche, où le personnel, très embarrassé de se trouver en présence d’un Européen, m’a simplement conseillé de retourner chez moi et de surveiller l’évolution de ma piqûre !
JJC. Ils n’avaient donc pas de sérum antivenimeux pour vous soigner ?
YL Si, très probablement, mais pour qu’ils s’en servent, il aurait fallu que je leur dise de quelle espèce exacte de serpent il s’agissait. Chose que je ne pouvais pas dire, tout comme le personnel qui m’accompagnait.
Heureusement, mis à part quelques douleurs et fatigues passagères, l’affaire s’est bien terminée au bout de deux ou trois jours, comme l’avait prévu un malais faisant partie de mon personnel, qui semblait bien connaître ce genre de problème. Normalement, mon géologue indien, qui m’accompagnait, aurait dû gérer efficacement la situation, mais, quand il a vu que je me faisais mordre par un serpent, il s’est sauvé en hurlant... Bien sûr, il s’est vite repris et m’a quand même accompagné à l’hôpital, mais sans pouvoir donner quelques détails utiles...
Quant à mes occupations en dehors de mon travail, je n’en avais guère. Normalement, si j’avais bien compris les conseils de mes patrons, ils auraient apprécié que, le dimanche, je me rende à Kuala Lumpur, chez eux ou ailleurs, pour rencontrer leurs amis, anglais pour la plupart, afin de parler de tout et de rien, en mauvais anglais pour ce qui me concernait, ou pour faire le beau devant la gent féminine en général peu sympathique. Chose à laquelle je n’ai pas donné suite, mais que l’on m’a bien reprochée plus tard... Par ailleurs je discutais un peu avec mon indien, ou je jouais avec lui au badminton, sur le terrain entourant la résidence.
JJC. Mais quel était le rôle exact de votre indien ?
YL. Normalement, au départ, il devait me mettre au courant des habitudes de vie de ce pays particulier, m’aider dans mes relations avec mon personnel malais, et enfin m’accompagner dans mes recherches sur le terrain. Il avait fait des études de géologie en Angleterre pendant quelques années et, en principe, était capable de me seconder utilement dans mon travail. Ce qu’il faisait et ce pour quoi on s’entendait bien.
Il était originaire du Penjab, au nord de l’Inde, et de religion sikhe, c’est-à-dire qu’il était obligé de suivre certaines règles très strictes, en particulier l’interdiction de se faire couper les cheveux. Mais, ayant séjourné en Angleterre pour ses études, il avait osé se les faire couper, ayant décidé de ne pas porter le turban.
Le problème, quand il est rentré dans son pays, fut de cacher à son père ce qu’il avait osé faire, sinon il était sûr d’être renié et déshérité. Il lui fallait donc porter son turban en permanence, du moins chez lui, car, à Ipoh, en ma présence, il ne le portait jamais. Évidemment, quand il allait rendre visite à son père, il remettait son turban, mais pas en ma présence. Il attendait d’avoir fait la moitié de son trajet en voiture pour le mettre comme s’il avait honte de le faire devant moi...
Autre problème, c’est quand son père a décidé de le marier. Il l’a donc convoqué à Kuala Lumpur pour lui présenter une douzaine de jeunes filles susceptibles de faire l’affaire. Évidemment, il a été obligé de se plier aux exigences paternelles, tout en espérant que sa future femme ne soit pas trop regardante sur son histoire de cheveux. Et je dois dire que cela l’a beaucoup tourmenté pendant les quinze jours précédant les noces. Mais, quand il est revenu de ses noces, il a été très heureux de m’annoncer que, finalement, sa femme avait accepté cette entorse à leur religion. Ainsi, il était à peu près sûr de sauver son héritage ! Quant à sa femme, je n’ai jamais eu l’honneur de la rencontrer...
Tout cela me semblait quelque peu farfelu, mais il était ainsi. Quant à son mode de vie, je pense qu’il n’avait pas besoin de travailler, car sa famille possédait suffisamment de biens dans la capitale, des terres en particulier. S’il travaillait pour nous, c’était pour avoir la satisfaction de travailler pour des Français, car, à l’époque, nous jouissions encore d’un certain prestige. Cela dit, il était quand même assez méritant, car les conditions de travail dans la forêt, les marécages ou certaines mines inondées n’étaient pas toujours faciles.
Par ailleurs, au bout d’un certain temps, je me suis intéressé aux papillons, très abondants dans ce pays, ceci sur les conseils d’un ami et collectionneur lorientais qui m’en avait parlé avant mon départ. C’est ainsi que j’ai pu faire la connaissance de marchands chinois ou malais, assez nombreux non loin d’Ipoh ou bien dans le village d’où ma cuisinière était originaire, ou alors de chasseurs malais, ou faisant partie des anciennes ethnies de ce pays, appellées « Orang Asli » ou « Sakai », d’origine plus ou moins controversée. J’ai ainsi pu me constituer une collection assez complète grâce aux inventaires publiés autrefois par des colons anglais. Collection que je possède toujours. Cela m’a permis également de satisfaire nombre de collectionneurs, y compris le muséum de Genève en Suisse, car les espèces de papillon de Malaisie étaient très demandées en ce temps-là. Sans oublier les jolis cadres décoratifs fabriqués par ma femme pour les mettre en valeur.
JJC. Bon, parlez-moi maintenant de vos problèmes concernant votre gisement d’étain de la Sungei Bekor.
YL. La première chose à faire, si l’on voulait étudier sérieusement ce petit gisement, c’était de libérer le terrain des exploitants illégaux qui s’y étaient installés avec tout leur matériel, dont des pompes principalement.
Pour cela, fin janvier 1970, mes patrons ont obtenu, assez difficilement, semble-t-il, une première intervention policière qui a consisté à mettre le feu au matériel. L’ennui, c’est que tout avait été remis en fonctionnement quelques semaines plus tard, malgré les difficultés d’accès. Il a donc fallu faire appel de nouveau aux forces policières qui, visiblement, n’étaient pas très enthousiastes pour faire ce genre de travail. Cette fois-ci ce fut définitif, et l’on put accéder librement au terrain, en récupérant au passage une pompe incendiée. Ce fut Lim qui s’en chargea. Mais ce dernier, qui m’avait mis sur la piste de ce gisement alluvionnaire, a dû subir les représailles de la part de ces voleurs d’étain. Ils l’ont tout simplement menacé de mort s’il ne leur payait pas une assez grosse somme d’argent, qu’il était bien incapable de réunir. Heureusement, la direction de la SEREM a bien voulu verser la somme en question, afin de ne pas avoir sa mort sur la conscience !
JJC. Ce problème ne pouvait donc pas être résolu par voie policière ?
YL Non, car mon chinois aurait été tué, et son corps dissimulé en pleine forêt, où il aurait disparu au bout de quelques jours. Quant aux voleurs d’étain, il aurait été impossible de les retrouver ou de les accuser, et la police n’aurait sûrement pas été pressée de le faire, rien qu’à voir comment ils se sont comportés quand il a fallu libérer le terrain.
Le ménage étant fait, j’ai dû m’organiser pour pouvoir débuter des recherches sérieuses par sondages de type « banka », chose qui se pratiquait très communément dans toute cette région et, bien sûr, par la Serem, qui semblait toujours s‘adresser à la même entreprise.
D’ailleurs, à ce propos, mon indien m’avait fait entendre que ce genre d’entreprise avait plus ou moins l’habitude de verser des commissions, ce que l’on appelle vulgairement des « pots de vin », à ceux qui faisaient appel à leurs services. De plus, il m’avait fait comprendre que, parfois, certaines entreprises pouvaient surestimer la longueur réelle des forages, afin d’en majorer la facturation et, ainsi, compenser ses « frais de commission ». Chose qui semblait se pratiquer couramment à l’époque dans ce pays.
Évidemment, il n’était pas question pour moi que l’on fausse la longueur des sondages, sur un gisement dont j’étais déjà presque certain de la valeur. Pas plus qu’il n’était question pour moi de toucher ce genre de « commission ». Mon salaire me suffisait amplement, d’autant plus que je touchais une prime de séparation, car ma famille ne m’accompagnait pas.
J’ai donc profité du départ en congés de mes patrons pour négocier, début avril 1971, un nouveau contrat avec une autre entreprise de sondages, cela à des tarifs inférieurs aux précédents. Il semblerait que ce changement fut accepté sans problème par la direction lors de son retour de congé vers le 10 avril, car on ne m’en a fait aucun reproche. D’autant moins que, les travaux étant déjà en cours, il n’était pas question de les arrêter pour reprendre l’ancienne entreprise. Le travail suivait donc son cours, plus ou moins sous la surveillance de mon géologue indien qui, parfois, semblait prendre certaines libertés et ne respectait pas toujours les horaires de travail que j’avais établis. Aussi, j’avais cru bon de rédiger, en début mai 1971, une note de service afin de mettre les choses au point. Note que, bien évidemment, j’avais communiquée à la direction, mais que mon indien ne semble pas avoir beaucoup appréciée. Sans chercher à en discuter tranquillement avec moi, il a donc décidé de donner immédiatement sa démission. Cela m’a un peu surpris, mais étant donné que je pouvais très bien me passer de lui en m’organisant autrement, cela ne m’a pas posé de problèmes. Et, peu après, probablement dans un esprit de vengeance et sans m’en parler, il fit croire à mes patrons que je les soupçonnais de toucher des « pots-de-vin », et que je ne m’en cachais pas.
Bien sûr, on m’en a fait le reproche, un jour où je n’étais pas très en forme et étant même couché, car ne pouvant me déplacer qu’avec difficultés par suite d’avoir trop marché dans l’eau. Et, sans chercher à entendre mes arguments de défense, l’on m’a fait savoir que mon séjour en Malaisie serait écourté, car on avait, soi-disant, besoin de mes services au Brésil pour des recherches de cassitérite alluvionnaire. Cependant, j’ai quand même pu terminer mon travail en cours, le 23 janvier 1972, avec de très bons résultats.
Le personnel présent sur mon chantier se composait alors d’une équipe de sondeurs chinois employés par la nouvelle entreprise, ainsi que de trois Malais et d’un Chinois, que j’avais détachés pour le traitement sur place des échantillons récupérés. Le tout sous le contrôle de mon géologue indien et de moi-même, en plus de mes recherches de gîtes primaires.
Bien sûr, tout le monde campait sur place, les Malais dans des abris en hauteur, assez distants du sol, les Chinois dans des tentes dressées au sol, selon les habitudes du pays. Cela n’a pas manqué de provoquer un incident qui aurait pu se terminer tragiquement. En effet le chinois de mon équipe, en pénétrant dans sa tente à la fin de la journée du 18 juin 1971, a mis le pied sur un serpent qui l’a sérieusement mordu. Il a tout de suite été secouru par ses collègues malais qui se sont empressés de le transporter jusqu’à la land rover de service, garée à une bonne demi-heure de mauvaise piste à pied. Malheureusement, en cours de trajet, un autre serpent, probablement un python qui se trouvait dans les basses branches d’un arbre, est tombé sur le groupe et a donc provoqué une panique générale. Ceci d’autant plus que c’était un peu à contrecœur que les Malais avaient consenti à travailler dans ce secteur de forêt primaire qui, pour eux et selon leur croyance, ne devait pas être violée par leur présence. Ce moment de panique passé, les malais se sont quand même ressaisis, et ont finalement terminé le transport du chinois jusqu’à l’hôpital d’Ipoh, où il est resté une semaine entre la vie et la mort. Il a donc eu moins de chance que moi lorsque j’ai débuté mon travail dans ce pays !...
Enfin, pour en revenir à mon problème, de retour en France, on m’a reproché d’avoir soupçonné mes supérieurs hiérarchiques de toucher des commissions bien que je me sois expliqué sur ce qui s’était passé réellement. Et je fus convoqué à Paris en juin 1972 par le chef du personnel nommé Rivaille, qui m’a reçu, dans un autre bureau que le sien, en présence d’Eijkelboom, mon ancien patron. Ce dernier, non seulement très mécontent de mon comportement, s’est en outre permis de m’accuser d’avoir conduit mes activités professionnelles d’une façon déplorable. Chose qui ne m’avait jamais été signalée sur place, et qui n’a pas manqué de surprendre le chef du personnel.
Je me rends compte aujourd’hui que j’ai très mal réagi en restant sur la défensive alors que j’aurais dû être beaucoup plus agressif. Le résultat est que le directeur général du BRGM m’a sanctionné par un retard d’avancement d’une année, et par la suppression de ma prime semestrielle de services rendus. Le tout assorti, non pas d’un départ au Brésil, puisque le poste était déjà occupé par mon collègue Jean Sapinart, mais d’une mutation dans le Service Géologique Régional de Lille, où l’on m’a mis à la disposition d’un jeune hydrogéologue pour l’aider à réaliser des mesures de débit dans les rivières et ruisseaux de cette région. Occupation qui, évidemment, n’avait rien à voir avec mon travail habituel, mais qui, cependant, m’a permis de faire connaissance avec cette région de France que je ne connaissais pas et, de plus, en compagnie sympathique....
Il semble que d’autres collègues ont eu l’occasion de se trouver également en « punition » dans ce service, pour réaliser des travaux sans grand intérêt. A tel point que l’un d’entre eux, dont j’avais fait la connaissance à mon arrivée, était complètement démoralisé avec, peut-être même, des idées de suicide.
Ce fut là une des mauvaises faces cachées du BRGM, non pas du fait, dans le cas présent, du directeur du service de Lille, qui était plutôt contrarié d’être obligé d’accepter ce genre de personnel. Chose qu’il m’avait avouée lorsque je lui avais fait part de mon désir de reprendre mes anciennes activités de recherches minières.
Heureusement, mes anciens patrons, Jacques Bertraneu, qui gérait le Département France-Europe, et Jean Guigues, responsable de la mission Vendée-Bretagne, ont fait tout leur possible pour me remonter le moral, et pour que je puisse reprenne mes anciennes activités dès le début de l’année 1973. Cela m’a confirmé que je faisais bien partie d’une équipe sympathique, qui savait apprécier le travail de son personnel de terrain.
JJC. Et vos patrons de Malaisie, ont-ils été vraiment soupçonnés et punis, eux aussi, d’avoir empoché des commissions ?
YL Je vous dirais que je n’en sais rien et que je ne tiens pas du tout à le savoir...
Quant à mes relations avec les autres membres de mon personnel, bien sûr en dehors de mon indien, elles se sont toujours bien passées, chacun se comportant d’une manière très correcte, mais toujours avec l’idée que chacun doit rester à sa place, ce qui semblait être la règle dans ce pays multiracial. Y compris avec Lim, auquel j’avais sauvé la vie, et qui m’a remercié en m’offrant une montre-bracelet que je porte toujours.
Avec les Malais, j’avais l’impression d’être un peu mieux accepté, probablement pour avoir appris leur langue. A tel point que l’un d’entre eux m’avait invité à son mariage. Mais, moi-même n’étant pas musulman, je n’ai eu droit qu’à la première rencontre des deux époux dans le village de l’épouse, car il s’agissait, là aussi, d’un mariage préparé par les familles. Ensuite, j’ai assisté à la « présentation » des mariés, sagement assis devant un de leurs amis qui pratiquaient une sorte de danse rituelle. Quant aux mariés, je n’ai pas réussi à les faire rire, ni même sourire, malgré les nombreuses photos que je prenais d’eux...
JJC. Qu’en était-il de vos relations avec vos collègues et les autres nationalités qui devaient séjourner dans cette région principalement dévouée à l’exploitation de l’étain ?
YL Rien à dire de particulier en dehors des relations de travail avec mes collègues directs. Quant aux autres européens, principalement des Anglais, en général très peu sympathiques, ou bien les représentants d’une société française, la société des Etains de la Kinta, je n’ai jamais songé à les fréquenter, surtout les Anglais, car j’aurais été obligé de leur parler un très mauvais anglais !
Vous voyez, j’avais fait le choix de rester sur place, dans ma « tour d’ivoire » comme on me l’a vivement reproché, préférant m’occuper de mon travail, qui n’était pas toujours facile, ou bien rendre visite aux marchands ou chasseurs de papillons, dont parfois les Orang Asli, qui se trouvaient à proximité de mon chantier de la Sungei Bekor.
JJC. Qui sont ces Orang Asli dont vous me parlez ?
YL Il s’agit des premiers habitants de la péninsule malaise, d’origines très diverses et complexes, et qui peuvent parfois ressembler un peu aux aborigènes d’Australie, surtout pour ce qui est des hommes, les femmes ressemblant plus aux malaises actuels. Beaucoup sont maintenant regroupés dans des petits villages en bordure de forêt. D’autres sont encore nomades, mais ils ne sont probablement pas nombreux. Ils vivent principalement de la saignée des hévéas et de la chasse qu’ils pratiquent à l’aide d’une sarbacane et de flèches empoisonnées. Tous parlent une langue qui n’a rien à voir avec le malais actuel, mais la plupart le pratiquent quand même un peu, ce qui me permettait de les fréquenter, car ils sont en général assez sympathiques. A tel point que j’avais conseillé, à ceux qui se trouvaient non loin de mon chantier, de chasser les papillons de cette région qui comportaient des espèces assez rares. Pour cela je leur avais donné des filets en leur expliquant la manière de procéder. C’est ainsi qu’ils ont réussi à me capturer des espèces intéressantes que je leur ai payé le prix qui se pratiquait ailleurs, en particulier sur l’autre versant de la vallée de Kinta. Bien m’en a pris, car ils se sont renseignés auprès d’autres chasseurs de leur ethnie... Ce qui fait que j’ai eu droit à toute leur confiance !...
Vous voyez, mon séjour en Malaisie ne m’a pas été particulièrement profitable du point de vue professionnel, mis à part que j’ai quand même certifié la valeur d’un petit gisement d’étain qui n’était pas prévu au programme, avec ses 1.300 tonnes de cassitérite à teneur d’environ 300 grammes au mètre cube, donc exploitable à cette époque avec profit.
Ce séjour m’a cependant permis de faire connaissance avec un pays peu connu et très peu touristique, qui ne fait guère parler de lui, en dehors, bien sûr de Singapour, maintenant indépendante. Pays qui a depuis fermé la plupart de ses mines d’étain, mais dont les terrains anciennement exploités sont maintenant consacrés à la culture du palmier à huile.
Je regrette un peu cependant d’être allé perdre mon temps dans ce pays, alors que des recherches sur certains gîtes de cassitérite avaient été entreprises dans le Massif armoricain. En particulier dans votre commune, Abbaretz, pas loin de Nantes, région bien connue pour son ancienne exploitation de cassitérite qui a fermé en 1957. Il était alors question de mettre en valeur deux nouveaux sites prometteurs au moyen de sondages et aussi de deux essais d’exploitation entrepris par la COMIREN de Saint-Renan qui espérait ainsi pouvoir continuer son activité, car elle venait de terminer son exploitation dans le Finistère nord.
Malheureusement, cette affaire avait été supervisée par un adjoint au chef de division qui venait de prendre ses fonctions, un nommé Gorrichon, mais qui semblait n’avoir que peu d’expérience dans ce genre de travail, bien qu’il soit sorti de l’Ecole des Mines de Paris. Le résultat fut que ces essais furent négatifs, car mal implantés sur le terrain. Ce qui, de plus, avait entraîné la fermeture définitive de la COMIREN.
JJC. Mais comment ce fait-il qu’un ingénieur sortant de l’École des Mines de Paris puisse gérer aussi mal un problème normalement de sa compétence ?
YL En effet, cela peut paraître curieux, mais, dans ce genre d’activité, ce qui compte ce n’est pas nécessairement d’avoir de nombreux diplômes en poche, mais surtout d’avoir suffisamment d’expérience sur le terrain. D’ailleurs, cet adjoint qui, plus tard, a pris la direction de cette Division du BRGM s’est souvent distingué par son caractère peu conciliant. Cela fut malheureusement à l’origine d’autres erreurs dont une, particulièrement grave qui concernait mon collègue et ami B. Mulot, qui se vit refuser la découverte du gros amas sulfuré et aurifère de Rouez, dans la Sarthe, sous prétexte que dans ce genre de terrain où il se situe, il est soi disant impossible d’y trouver quelque chose d’intéressant et qu’il est donc inutile d’y perdre son temps..... Mon collègue a quand même osé braver les interdits, il y a découvert et récolté des échantillons très intéressants, mais qui furent détruits à Nantes sans autre forme de procès, alors qu’ils étaient destinés aux laboratoires d’analyses d’Orléans. Après cela il valait mieux ne pas en parler devant lui, car c’était le meilleur moyen de lui faire monter sa tension artérielle !....
Dès mon retour en France, j’ai commencé en mai 1973 à rédiger un rapport détaillé sur tous les gisements d’étain de la partie de Malaisie où j’avais séjourné, ainsi qu’un rapport tout aussi détaillé sur ma campagne de sondages entrepris sur la Sungei Bekor. Rapports qui avaient été jugés très intéressants par mon chef de division, et dont il avait obtenu l’autorisation de les faire dactylographier. Rapports que j’aurais pu me dispenser de rédiger, surtout celui concernant l’étude générale des gisements d’étain, car j’ai appris qu’il n’existait pas dans les archives du bureau, et qu’il avait donc été ignoré ou perdu !
Perdus, également, ou plutôt, comme je l’imagine classés incommunicables pour moi, les résultats de l’exploitation de mon petit gisement alluvionnaire de la Sungei Bekor, qui a été réalisée avec succès vers 1976. Je l’ai beaucoup regretté, car j’aurais bien voulu connaître les résultats de cette exploitation pour pouvoir les comparer avec les tonnages que j’avais estimés. Mais, malheureusement, tous ces renseignements m’ont même été refusés par le responsable des recherches en Asie dont j’ai oublié le nom.
Une preuve de plus que ma présence dans ce pays n’a pas été appréciée par tout le monde ! Probablement, au départ, parce que je n’avais pas voulu m’intégrer complètement à la petite communauté européenne du lieu. Ma hiérarchie ne s’étant d’ailleurs pas gênée pour me déclarer que je n’avais pas su tenir mon rang d’Européen. Ce dont je me moquais complètement, car j’avais pensé que si l’on m’avait envoyé dans ce pays, c’était pour exercer mon métier, et non pas pour jouer un rôle de représentation hors de mes compétences…
Reprise des recherches en Bretagne… et ailleurs
Aussi ai-je repris en 1973 mes problèmes d’étain-tungstène sur des sujets divers, dont certains qui étaient restés en suspens. L’année suivante, je me suis consacré, un peu à titre de curiosité, à la localisation de la fluorine dans le grand filon de quartz qui jalonne l’anticlinal de Cornouaille dans le Morbihan.
C’est en juillet de cette même année que j’ai décidé d’intégrer la nouvelle base du BRGM qui venait d’être construite à Nantes. Ceci afin de me rapprocher de la direction et de me faciliter ma tâche, tout du moins en matière de documentation.
Et c’est de nouveau à moi que l’on a songé pour aller rejoindre une mission basée au Sénégal, dirigée à Dakar par Mrs Delafosse, le directeur, et Buchtein son adjoint. Plus précisément, je devais me rendre dans la région de la Daléma, au Sénégal oriental, pour prendre la suite des travaux réalisés par une mission soviétique sur des indices aurifères. Donc, terminées mes recherches de cassitérite, du moins pour l’instant !
JJC.
Donc changement d’ambiance, tout à fait différente de la Malaisie, du moins, je suppose...
YL
Vous supposez bien. Mon secteur d’activité comprenait une région de savanes où des tranchées non rebouchées avaient été creusées par les soviétiques sur des formations filoniennes aurifères, que l’on pensait alors être plutôt des formations de type volcano-sédimentaire très à la mode à cette époque, et sur lesquelles on fondait de gros espoirs selon les spécialistes en place à Orléans.
Du point de vue professionnel, cela ne m’a pas posé de problèmes et je suis bien certain qu’il en était de même pour les géologues soviétiques, qui savaient très bien de quoi il s’agissait.
JJC.
Où était votre base de séjour ?
YL
Il s’agissait tout simplement d’un camp très sommaire installé non loin du village de Mamakhono, à proximité immédiate du fleuve Falémé, qui fait la frontière avec le Mali. Il comprenait une tente avec son lit de camp, et deux paillotes à usage de cuisine et de salle à manger. Je disposais de plus d’un véhicule tout-terrain type land rover avec son chauffeur, d’un poste de radio qui me permettait de me mettre en liaison, seulement le matin, avec la direction de Dakar, et d’un petit frigo qui fonctionnait au pétrole. Avec, pour compagnons immédiats, les nombreux hippopotames du fleuve… Outre le chauffeur, mon personnel comprenait quelques manœuvres d’origine malinkée, c'est-à-dire de la même région où je séjournais, avec deux contremaîtres d’origine wolof, c'est-à-dire de la région de Dakar.
Enfin, pour me faire la cuisine, je disposais d’un cuistot probablement d’origine wolof, ayant soi-disant appris son métier à Monte Carlo. Comme les autres, il était musulman, mais cela ne l’empêchait pas de siroter mon whisky, que je tenais en réserve dans ma tente au cas où j’aurais eu la visite de collègues.
Ce cuistot avait des idées très personnelles sur la qualité de la nourriture qu’il me donnait. C’est ainsi qu’il m’arrivait parfois d’acheter de la salade au marché de Kedougou situé à deux heures de piste de mon camp. Bien sûr, je lui avais recommandé de laver cette salade avec du permanganate, chose très recommandée pour se garantir de tout problème de santé. Or, un jour, ayant constaté un certain trouble intestinal après en avoir mangé, je lui avais demandé s’il suivait bien mes consignes à ce sujet. Bien qu’il ait été très affirmatif, par précaution, j’ai quand même tracé un repère sur la bouteille du produit en question et, le lendemain, je lui ai reposé la même question après qu’il m’ait de nouveau servi de la salade. M’ayant répondu la même chose, je suis donc allé vérifier le niveau du liquide dans la bouteille, et, comme ce niveau n’avait pas baissé, je lui en ai fait la remarque. Cela ne l’a pas du tout contrarié, car il m’a affirmé qu’avec lui, je n’avais rien à craindre, puisque, tous les soirs, il faisait une prière à Allah pour que je ne sois pas malade.
N’étant pas du tout sensible à ce genre d’argument, je l’ai aussitôt renvoyé chez lui.... Puis je l’ai remplacé par un membre de mon personnel de terrain qui, si mes souvenirs sont bons, était originaire de Casamance et de religion catholique.
JJC.
Finalement, avez-vous été malade pour avoir mangé de la salade mal lavée ? Et, d’autre part, était-ce bien souhaitable qu’il y ait des ethnies différentes parmi votre personnel ?
YL.
Pour répondre à la première question, j’ai bien eu des problèmes qui m’ont obligé à passer quelques jours à l’Institut Pasteur à Paris pour subir des examens. Examens qui ont simplement diagnostiqué une parasitose, mais sans plus de précisions. Parasitose qui a disparu au bout d’environ un an.
Pour répondre à la seconde question, cela n’était probablement pas très recommandé, car la bonne entente ne règne pas toujours parmi les nombreuses ethnies de ce pays, certaines étant considérées comme inférieures par rapport à d’autres, ce qui pouvait avoir une influence néfaste en matière de hiérarchie.
De toute manière, je n’avais pas à me préoccuper de ces problèmes, tout cela ayant été mis en place avant le jour de mon arrivée. Quant à mon personnel, il avait la possibilité de se loger chez l’habitant au village de Mamakhono.
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JJC.
Et comment faisiez-vous pour vous alimenter ? Etait-ce votre cuistot qui s’en chargeait ?
YL.
Non, car au départ, avant de quitter Dakar, j’ai dû me charger de l’essentiel en légumes et viande que je pouvais conserver au frigo installé sur place. Si je manquais de quelque chose, je pouvais aller au marché de la ville de Kédougou, mais cela m’obligeait à au moins deux heures de mauvaise piste depuis mon camp. Quant à la viande, je n’avais pas de souci à me faire, car la région était riche en gibier divers, dont principalement des phacochères, des cerfs et biches, ou des porcs-épics qui étaient très bons. Bien que disposant d’un fusil de chasse, je ne m’en suis jamais servi, préférant le confier à l’un des membres de mon personnel qui se débrouillait très bien dans ce domaine, et même très très bien, car, avec une seule cartouche tirée de l’arrière de ma Land rover, il avait réussi à abattre deux phacochères d’un seul coup. Je ne sais pas comment il avait fait, mais ce jour-là, il a été très fier de son exploit !
Il se nommait Saïba ou Mady Daniokho, et avait été embauché en qualité de forgeron pour remettre en état le petit outillage de terrassement, ce qui lui conférait, auprès de ses collègues, un statut particulier réservé à ceux qui savent se servir du feu. Je ne sais pas de quelle ethnie il était, mais il semblait différent des autres pour être plutôt débrouillard.
Je me souviens, en particulier, qu’il avait appris que les villageois conservaient de vieilles pièces de monnaie en bronze qui n’avaient plus cours, et il se demandait comment il pourrait leur rendre leur éclat d’origine, qui ressemblait à de l’or. Un coup de chance, je savais que la solution était de les nettoyer à l’acide nitrique et que, par le plus grand des hasards, sans doute à la suite du passage des géologues soviétiques dans la région, j’en avais trouvé au marché de Kédougou, un jour où j’étais allé acheter quelques provisions. Je lui ai donc procuré le nécessaire pour rénover ces pièces, ce qui lui a permis de faire de bonnes affaires avec les villageois....
JJC.
Tout cela est bien beau, mais qu’avez-vous découvert en matière de minerais exploitables ?
YL.
A vrai dire pas grand-chose, sinon que la plupart des gîtes aurifères en place sont de type filonien, mais pris individuellement, n’avaient pas un volume suffisant. Filons éventuellement intéressants pour les orpailleurs, très nombreux dans cette région, y compris du côté malien, où ils n’hésitent pas à exploiter les têtes de filons aurifères jusqu’à une dizaine de mètres de profondeur. Sans oublier les pépites de toute taille que l’on trouve très fréquemment dans les latérites lorsqu’elles se trouvent au-dessus des filons. Cela leur permet de récolter suffisamment d’or pour se passer de la monnaie officielle, tous les marchands disposant d’une petite balance pour se faire payer en or métal.
JJC.
Vous étiez dans une région assez isolée, et je pense que vous n’avez guère eu l’occasion de rencontrer d’autres personnes. Quelles étaient par ailleurs vos relations avec votre hiérarchie ? Étaient-elles différentes de celles de Malaisie ? Et avez-vous trouvé des choses intéressantes en dehors de votre travail de prospection ?
YL.
Je ne me souviens guère avoir rencontré grand monde. Peut-être, au cours d’une journée, un couple de touriste qui n’a fait que passer son chemin. Quant à mes relations avec ma hiérarchie, elles étaient beaucoup plus sympathiques que les précédentes en Malaisie. Chacun avait son travail, celui de mes patrons consistant essentiellement à étudier les gros gisements de fer de la Falémé, gisements que l’on pensait pouvoir mettre en exploitation, mais qui posaient des problèmes surtout liés à leur isolement, loin de grandes villes ou de ports.
Pour ce qui est des choses intéressantes, je dois citer un minéral qui venait d’être découvert en 1976 par Zdenek Johan, un éminent minéralogiste du BRGM. Ce minéral, trouvé sur un des gisements de fer de la Falémé, a été nommé Sénégalite. J’ai pu en effectuer un échantillonnage assez conséquent, que j’ai rapporté en France, la plus grosse quantité destinée à approvisionner le service de conservation des espèces minérales géré par le BRGM en liaison avec la collection de minéralogie de l’Ecole des Mines de Paris, tandis que je disposais du reste pour les présenter dans les salons-bourses, afin de les échanger contre d’autres minéraux pour ma collection personnelle. Il faut dire en effet que j’avais pris l’habitude de fréquenter les bourses minéralogiques depuis l’année 1969 avec, en tout premier lieu, celle de Sainte-Marie-aux-Mines qui, à l’époque, n’avait rien à voir avec les bourses actuelles. On y pratiquait beaucoup les échanges sans avoir une idée précise de la valeur marchande des minéraux. C’est ainsi notamment que j’ai pu agrandir ma collection à l’aide des cristaux maclés de staurotide que je récoltais dans la région de Coray, non loin de Quimper.
JJC.
Je me suis laissé dire que vous vous intéressiez à la minéralogie bien avant votre activité professionnelle. Par exemple, à l’époque de la guerre d’Algérie à laquelle vous avez participé en 1955-56.....
YL.
C’est une blague, car je ne me suis jamais intéressé aux minéraux avant le début de mon métier.
En fait, si j’ai rapporté d’Algérie un échantillon minéralogique, un superbe septariat d’une dizaine de centimètres, c’est tout simplement parce qu’à l’époque, j’avais pensé qu’il pouvait s’agir d’un beau fragment de carapace de tortue. Je l’avais gardé en souvenir, car l’ayant ramassé sur le terrain, dans la région de Marnia si mes souvenirs sont bons, lorsque, au cours d’une opération armée, j’avais été obligé de me mettre à plat ventre pour éviter de recevoir des éclats d’obus de mortier envoyés par erreur par des collègues pas très expérimentés, semble-t-il, dans ce genre d’exercice... Et c’est à cette occasion que ce « caillou » s’est présenté sous mon nez.......
C’est un échantillon que je garde précieusement en souvenir...
Je suis revenu en France en mai 1975 pour continuer mes recherches sur l’étain et le tungstène dans les régions de Plestin-les-Grèves et de Parthenay, sans résultats spectaculaires. Puis je suis de nouveau reparti en novembre pour le Sénégal oriental afin de réaliser des sondages carottés sur une formation aurifère du nom de Sabodala, située à 650 km de Dakar, découverte auparavant par une équipe de géologues soviétiques.
Avant de partir, j’ai dû me rendre à Orléans pour décider du programme à effectuer, malheureusement sans avoir une connaissance bien précise du gîte en question ni de sa géométrie. Comme il fallait s’y attendre, il s’est avéré que le premier sondage avait été mal implanté et qu’il fallait modifier le programme, chose qui, normalement, devait se faire en présence du responsable du projet. Mais, comme il n’était pas question qu’il vienne sur place, il m’a fallu agir par moi-même et rectifier le tir, comme on dit, en évitant de faire des erreurs, car les sondages carottés coûtent cher !
Coup de chance, ce deuxième sondage a en partie résolu le problème, et j’ai pu terminer ma très courte campagne de sondage dans de bonnes conditions sur un gisement qui paraissait intéressant. Chose confirmée pas la suite par des collègues qui ont repris l’affaire en main. Plus tard, j’ai appris que ce gisement avait pris beaucoup d’importance et qu’il est actuellement exploité par une société canadienne nommée Endeavour Mining, qui aurait produit environ 11 tonnes d’or en 2024. Mais il semblerait que l’exploitation aurait démarré dès 2009 avec une autre société nommée Teranga, qui l’aurait revendue à Endeavour en 2021. Actuellement, ce site minier comprendrait d’autres sites aurifères voisins, et porterait le nom de Sabodala Massawa.
Au cours de ce deuxième séjour, j’ai eu la visite d’un des hauts responsables sénégalais des mines pour savoir où j’en étais dans mon travail. Il est venu à l’époque où je commençais mon second sondage, sans savoir à l’avance si je parviendrais à résoudre mon problème d’implantation. Et, sans doute pour me rassurer, il m’a tout simplement dit que, pour être certain de trouver un gisement exploitable, il me suffisait de sacrifier, sur place, un gros animal susceptible d’être dégusté peu après par les gens du village. Comme il avait fait des études en France, je suppose qu’il mettait ses connaissances en pratique !...
Bien sûr, il n’était pas question pour moi de sacrifier le moindre animal. Ce qui n’a pas empêché la découverte du gisement !
JJC.
Avez-vous eu des problèmes particuliers dans ce pays, qui est quand même très différent du nôtre ?
YL.
Concernant le travail, je ne vois rien à signaler de particulier. Je me souviens quand même que, voulant descendre dans un ancien puits d’orpaillage à l’aide d’un petit tronc d’arbre, j’ai ressenti un début de malaise avant d’arriver au fond. Heureusement que j’ai eu l’idée et la force de remonter aussitôt, car j’ai pu constater que ce puits était rempli de gaz carbonique, gaz que l’on sait être inodore. Si je n’avais pas réussi à remonter, je serais sûrement mort au fond, ainsi d’ailleurs que ceux qui seraient venus à mon secours… Phénomène curieux, car la roche présente dans ce puits n’est pas connue pour produire un tel gaz. Comme quoi, il faut toujours faire attention et ne jamais se précipiter !
A une autre occasion, lors de mon second séjour, en aidant les sondeurs à refaire le plein d’eau pour leur sondeuse, j’ai mis le pied sans le savoir sur un serpent qui devait être endormi, car il ne m’a pas mordu. Ce sont les sondeurs qui s’en sont aperçu quand ils s’apprêtaient à repartir sur leur chantier, et ils ont cru bien faire en le tuant pour me l’apporter à mon camp en me précisant qu’il s’agissait d’une espèce très venimeuse et que j’avais eu beaucoup de chance de ne pas me faire mordre.
JJC.
Mais, je suppose que vous deviez avoir une trousse antivenimeuse sur place !
YL.
Oui, en effet, mais il n’est pas certain qu’elle était encore efficace, car ayant séjourné trop longtemps à une température supérieure à la normale. J’ai quand même dépouillé ce serpent pour conserver sa peau ainsi que ses grands crochets en guise de souvenir ! Vous voyez, cela m’a bien servi, durant mon adolescence, d’apprendre à fréquenter les serpents sans en avoir peur....
En évoquant ma trousse antivenimeuse, vous me faites penser aux quelques médicaments que j’avais emportés avec moi, en particulier une pommade antibiotique à base de pénicilline, ainsi que des comprimés d’aspirine teintés artificiellement de différentes couleurs que l’on m’avait recommandé de prendre à usage de placébo à destination des populations locales.
En effet les Africains en brousse évitent bien des problèmes de santé en utilisant en permanence des « grigris » qui, en général, sont constitués de petits sachets de cuir renfermant un verset du Coran. Et je me suis aperçu que, dans certains cas, l’utilisation de l’aspirine colorée pouvait avoir des effets remarquables...
De même pour ce qui concerne ma pommade que j’avais administrée quelques jours avant mon départ de mon second chantier, à un très jeune enfant qui était tombé dans une bassine d’eau bouillante. À tout hasard, dans l’urgence et en l’absence de tous secours proches, j’avais recouvert ses brûlures avec cette pommade et je me suis aperçu que, deux jours plus tard, cet enfant était déjà en voie de guérison...
À croire que la dure vie en brousse rend les humains très résistants. Chose que j’avais déjà remarquée quand il m’arrivait de voir mon personnel boire en pleine brousse de l’eau stagnante extrêmement polluée qui n’aurait pas manqué de me rendre plus que malade si je n’en avais bu qu’une seule goutte !...
JJC.
Mais aviez-vous bien le droit de pratiquer la médecine alors que vous n’avez aucune compétence en la matière ?
YL.
Probablement pas, mais que voulez-vous que je fasse lorsque l’on venait me voir en urgence alors que le moindre secours se situait à des centaines de km de mauvaise route. Les populations locales me faisaient confiance et je me sentais obligé de répondre à leur prière. D’ailleurs, en brousse, dans la région où je résidais, les populations étaient plutôt sympathiques et très différentes des populations des villes....
Mais, pour en revenir à mon activité professionnelle, je suis revenu en France fin avril 1976 afin de reprendre mes recherches étain-tungstène sous la direction d’un nouveau chef de division, Yves le Fur. C’est alors que ce dernier a pensé qu’il serait bon de mettre un point final à l’étude du site de Coat an Noz afin d’en connaître les principales caractéristiques. Ceci à l’aide de nombreux sondages percutants peu profonds, qui ont été programmés jusque fin 1978, et qui ont conclu à l’existence d’une réserve potentielle d’environ 33 tonnes de WO3 par mètre d’approfondissement, à une teneur d’environ 0,21 % de WO3.
Je me souviens que le dernier sondage prévu s’est terminé en début de matinée, l’équipe de sondage devant alors rejoindre d’autres chantiers au cours de la journée ou le jour suivant, ce qui obligeait les sondeurs à rester inactifs pendant quelques heures. Aussi, afin d’utiliser utilement ce temps mort, j’ai pensé qu’il serait bon, par simple curiosité, de faire quelques sondages sur l’ancienne exploitation de galène qui avait été entreprise au cours du 18e siècle, et dont on peut encore voir les traces. Ceci afin d’avoir une petite idée sur le type de gîte concerné.
Le premier sondage à peine commencé, je m’attendais à voir sortir du trou de forage quelques fragments de galène, mais, en réalité, ce sont des fragments d’un minéral blanc et dense qui sont apparus, ayant, à première vue, une allure de barytine, ce qui aurait pu être plausible dans un gîte plombifère. Mais à y regarder de plus près, ce minéral avait plutôt l’allure d’un minerai de tungstène nomme scheelite, qui se reconnaît très facilement par la belle lumière bleue de fluorescence qu’il émet sous un éclairage aux rayons ultra-violets courts. Vérification faite, il s’agissait bien de cette scheelite tant recherchée quelques heures plus tôt sur l’ancien chantier que l’on venait de terminer. Et de la scheelite en abondance, de manière tout à fait inattendue à cet endroit, qui se trouvait très en dehors de la belle anomalie géochimique de la forêt de Coat an Noz. D’où un compte rendu téléphonique de cette découverte fait aussitôt au patron, en lui précisant qu’il n’était peut-être pas nécessaire de renvoyer les sondeurs dans l’immédiat.
Cette anomalie a bien été confirmée peu après par quelques sondages percutants et carottés, ainsi que par deux petites tranchées qui ont révélé l’existence d’une formation de skarns, tout à fait différente de ce que l’on avait trouvé auparavant.
JJC.
Mais je ne comprends pas pourquoi les recherches que vous aviez faites auparavant, à l’aide d’une méthode bien connue et précise, n’ont pas été capables de mettre en évidence une telle anomalie...
YL.
Oui, les recherches par géochimie des sols sont généralement très efficaces et précises, à condition que le sol minéralisé recherché ne soit pas recouvert par des terrains stériles suffisamment épais pour les occulter. Et c’est ce qui a été le cas ici, car ce nouveau gisement que nous venions de découvrir n’a laissé que très peu d’indices en surface pouvant retenir l’attention.
Finalement, on a fait que très peu de travaux sur ce qui semblait être un gisement très intéressant. J’ai simplement rédigé un petit rapport destiné à une entreprise minière susceptible de poursuivre les recherches et de prouver l’existence d’un gisement exploitable. A un moment donné, il était même question que je rédige quelque chose de plus consistant sur cette nouvelle découverte et destiné à une revue internationale, peut-être Mineralium Deposita si mes souvenirs sont bons. Mais, finalement, j’ai refusé, car personne n’a voulu admettre que cette découverte n’avait été due qu’au hasard et non pas à la suite d’une prospection géochimique programmée. A l’époque, et même maintenant, je suppose, le mot « hasard » en matière de recherche minière, est un mot tabou. Seules comptaient les techniques mises au point et bien contrôlées par des spécialistes du BRGM basés à Orléans. Techniques évidemment efficaces et indispensables, mais qui n’excluent pas la possibilité d’une découverte d’un autre type. D’où l’interdiction absolue d’en faire mention..... Et je suis bien certain que si ce gisement est un jour exploité, nul ne dira et ne saura de quelle manière improbable il a été découvert !
JJC.
Alors, finalement, ce gisement a-t-il été vraiment étudié ?
YL.
Oui, mais par une filiale du pétrolier Elf Aquitaine, qui a réalisé de très nombreux sondages carottés par l’intermédiaire d’une entreprise canadienne. On sait maintenant qu’il s’agit d’un gros gisement à l’échelle européenne, dont l’exploitation actuelle serait des plus rentables, avec un potentiel certain de 6.700 tonnes de WO3 à teneur de 1,22 %, et un potentiel possible de 14.300 tonnes de WO3 à teneur de 1,3 %.
Ensuite, comme beaucoup de mes collègues, j’ai un peu participé à la recherche d’indices aurifères, le cours de ce métal étant alors favorable. Puis, à partir de la fin de 1979, j’ai repris l’étude, généralement par sondages carottés avec l’aide d’un jeune prospecteur nommé Jean Barbedor, de différents indices, dont ceux du district de Lanmeur, Plougasnou, Saint-Jean-du-Doigt, ceux de la Ville Hervé, Tréguennec, Landerneau, Plonevez-Porzay, Lanvollon, Tréguidel, La Ville Allouet et également Plélauff, en mars 1980, où j’ai refait de la géochimie à la demande de la société Pennaroya. Le tout dans le but de préciser leur valeur, sans que cela donne lieu à de nouvelles découvertes à l’exception de l’indice de Tréguennec qui s’est révélé être un énorme filon de granite aplitique minéralisé en étain, tantale et lithium dont l’extrémité occidentale, non loin du village de Prat ar Hastel, à l’issue d’un échantillonnage effectué sur affleurements naturels ou artificiels et au moyen de deux sondages carottés, aurait un potentiel d’environ 5.000 tonnes d’étain à teneur de 640 g/t, 1.560 tonne de tantale à teneur de 190 g/t, 1.000 tonnes de niobium, 66.000 tonnes d’oxyde de lithium (Li2O) à teneur de 0,78% et 1.000 tonnes de béryllium sur une longueur d’environ 1.300 mètres. Sans compter sur la roche elle-même qui serait utilisable dans l’industrie de la céramique et de la verrerie.
En juin 1981, j’ai participé à une visite rapide de la très importante mine d’or de Salsigne dans l’Aude, ceci dans le cadre du renouveau des recherches futures de ce métal. Et en août de la même année, j’ai guidé les représentants de la société SNEA-P sur les sites de Coat-an-Noz et de Guerderien
Et, au cours de l’année 1982, j’ai dû assister à des réunions principalement organisées par des collègues orléanais traitant de géochimie, de métallogénie ainsi que de traitements multivariables surtout applicables au district de Montbelleux. Le tout sans effets notoires sur la poursuite ni la compréhension de nos recherches en cours..... Plus tard, nous avons eu droit à la visite de stagiaires de la société RIMIN toujours sur la mine de Montbelleux.
Enfin, le premier décembre 1982, j’ai eu droit à la médaille du travail remise par Jacques Bertraneu. Médaille en bronze non accompagnée d’une prime quelconque...
Au cours de cette même période, j’ai également rédigé des rapports de synthèse faisant le point des connaissances acquises sur certains gîtes importants, dont Montbelleux, pour lequel l’extension du gisement avait été confirmée à l’aide de deux nouveaux sondages carottés profonds effectués en début 1986, à la suite d’une tentative d’exploitation de la part du groupe Horschild.
JJC.
Mais enfin, pourquoi n’y a-t il pas eu de véritable exploitation, alors que cette mine paraissait vraiment intéressante ?
YL.
Tout simplement parce que la méthode d’exploitation prévue était en réalité mal adaptée. Ce qui a provoqué un effondrement qui s’est propagé depuis le niveau -90 jusqu’en surface, ce que l’on appelle un foudroyage spontané. Et comme cet accident est survenu à une époque où le cours de certains métaux avait baissé suite à l’arrivée de la Chine sur le marché international, cela a donc provoqué l’arrêt des travaux pour un long moment.
Puis, en mars 1988, je suis parti pour la région de Chaves, dans le nord du Portugal, où la COGEMA (ex-CEA) pensait pouvoir récupérer de l’or natif dans les déblais des anciennes mines de l’époque romaine, où les sulfures, non récupérés à l’époque, s’étaient progressivement altérés pour libérer de petits cristaux d’or susceptibles d’être exploités. Problème intéressant, mais, malheureusement, de rentabilité presque nulle, d’où une certaine déception de la part de la COGEMA....
Ensuite, en juillet et août de la même année, j’ai poursuivi mes recherches pour l'or dans les Côtes-d’Armor sur les communes de Lanvollon et Tréguidel où, en 1816, une pépite d’or pesant 505 grammes avait été découverte par hasard dans un champ cultivé. Le but de l’opération était de localiser la formation minéralisée à l’origine de cette pépite. Mais, malgré diverses prospections et la réalisation de quelques tranchées parfaitement implantées par géophysique VLF, les résultats obtenus, s’ils ne sont pas négatifs, n’ont pas été suffisamment importants pour expliquer la formation d’un tel échantillon dans cette région. C’est malheureusement ce qui arrive trop souvent dans de telles circonstances.
L’année suivante s’est passée dans une petite prospection pour étain sur la commune de Lizio dans le Morbihan, ainsi que dans la rédaction de quelques rapports de synthèse et de notices d’impact concernant les grès à zircon et rutile.
Mise à part une tournée de deux jours sur le terrain les 25 et 26 juin 1990 en compagnie d’un représentant de la Société Dupont de Nemours, un nommé Garson, afin de le piloter sur des indices de grès à zircon et rutile à Rougé en Loire-Atlantique et à Bailleul dans l’Orne où des petits travaux miniers avaient été effectués par B. Mulot, ce furent là mes dernières activités sur le terrain, car, compte tenu des impératifs gouvernementaux exigeant la fermeture des mines françaises sous prétexte de non-rentabilité, et la suppression de toute activité tendant à rechercher et à étudier tout nouveau gîte minier, on m’a fait savoir, dès la fin de l’année 1989, que mon métier n’existait plus et que, si je voulais rester au BRGM, je devais partir à la base d’Orléans pour faire des travaux sans intérêt, tout du moins pour ce qui me concernait.
J’avais le choix entre cette possibilité ou celle de prendre ma préretraite (à l’âge de 55 ans), mais avec une prime correcte… J’ai donc choisi cette possibilité, en regrettant beaucoup de ne pouvoir continuer un métier passionnant, qui me plaisait beaucoup. Et je ne vous parle pas de la réaction de certains jeunes qui travaillaient avec moi et qui avaient les mêmes idées sur la profession qu’ils apprenaient sur le terrain. Cas unique en Europe et sans doute dans le monde entier où l’on s’est permis de sacrifier une profession des plus honorables et utiles, pour satisfaire des associations uniquement soucieuses de l’environnement et du soi-disant avenir de la planète Terre.....
JJC.
Je suppose que vous pensez à des associations d’écologistes que, si j’ai bien compris, vous n’estimez pas particulièrement...
YL.
Je n’ai rien contre l’écologie, mais à condition qu’elle soit pratiquée raisonnablement par des personnes cherchant à savoir de quoi il s’agit réellement, et non pas par des individus ignorants et réfractaires à tout enseignement dans ce domaine, et qui ne cherchent qu’à en faire une religion avec ses dogmes.
Ces changements dans la politique minière du pays se sont traduits, pour ce qui concerne le BRGM de Nantes, par la suppression totale de la division minière, suppression réalisée par du personnel orléanais trop heureux d’en finir avec ces annexes décentralisées qu’il jugeaient inutiles ou peu efficaces face aux seuls vrais experts en matière de recherches minières, tous rassemblés à Orléans. Ils se sont comportés comme des vandales en détruisant toutes les archives géologiques et minéralogiques, dont, en particulier, les carottes de sondage, dont certaines pouvaient encore témoigner des belles minéralisations découvertes au cours de nos recherches passées. Seules les archives manuscrites regroupant les anciens rapports ont été sauvegardées, pour être finalement regroupées dans les caves du BRGM à Orléans, sans garantie de pouvoir les consulter facilement.
Pour en revenir aux changements intervenus au sein du BRGM, rares sont mes collègues qui ont cherché à se reconvertir utilement, mais, à ma connaissance, peu y ont réussi. Quant à moi, j’ai pensé me servir de mes connaissances en minéralogie pour aider les amateurs minéralogistes qui fréquentaient les salons-bourses de l’époque à mettre un nom sur des minéraux inconnus pour eux. Cela m’a donné l’occasion de participer à de nombreuses bourses, afin d’échanger ou de vendre des minéraux que j’avais en double, pour en acheter d’autres qui manquaient à ma collection. Car il faut dire que j’avais commencé une collection minéralogique dès mon retour de l’école du CIPRA, afin de pouvoir reconnaître sans trop de difficultés tous les minéraux que je pouvais trouver sur le terrain sans passer obligatoirement par un labo souvent peu disponible. J’en profitais donc pour mettre en pratique mes connaissances en microchimie et en microscopie optique.
JJC.
Vous aviez donc tout le matériel nécessaire ?
YL.
Oui, bien sûr, d’abord, ma trousse de microchimie constituée de produits qu’il serait maintenant très difficile de se procurer, la plupart étant plus ou moins toxiques et donc interdits à la vente à cause du sacro-saint principe de précaution actuellement en vigueur dans notre pays, et ensuite le microscope polarisant du laboratoire de la division du BRGM peu après remplacé par un appareil qui m’a été offert, le jour de Noël 1973, par Charles Pavot, le PDG de la COMIREN qui l’avait récupéré dans les bâtiments de l’ancienne mine de plomb de Pont-Péan qui venaient d’être vendus. Il s’agit donc d’un appareil qui date du 19e siècle, avec tous ses inconvénients, mais qui m’est encore bien utile.
JJC.
Vous ne participez plus aux bourses minéralogiques depuis quelques années.
YL.
C’est vrai, car ce genre d’opération commence par me fatiguer, et il faut dire aussi que l’ambiance actuelle n’a plus grand-chose à voir avec celle d’autrefois. D’ailleurs, si l’on en croit certains amateurs, beaucoup de ceux-ci peuvent se passer d’une aide quelconque étant capable, au premier coup d’œil, de reconnaître un minéral. C’est peut-être possible, mais je vous avoue que je n’ai jamais tenté de connaître les limites de leur compétence !
Un moment donné, je pensais pouvoir trouver une personne susceptible de me remplacer, mais cela ne s’est pas fait, pour différentes raisons. Certains vrais amateurs minéralogistes ont trouvé la chose regrettable, bien qu’il leur soit toujours possible de venir chez moi pour me soumettre leur problème. D’autres, principalement des commerçants, en ont été très satisfaits, n’ayant plus à craindre d’éventuelles réclamations de la part de clients mécontents !
JJC.
Vous vous intéressiez beaucoup aux gemmes.
YL.
C’est vrai, bien que cela n’avait jamais été pour moi, durant ma carrière, une occupation ou un sujet d’étude particulier. Mais, profitant de ma préretraite forcée, et ayant la possibilité de contacter, non loin de chez moi à la faculté des sciences de Nantes, le professeur Bernard Lasnier qui est à l’origine du diplôme d’université de gemmologie, je me suis lancé dans la reconnaissance des minéraux gemmes, mais sans avoir l’intention de soutenir un diplôme quelconque lequel, finalement, ne m’aurait guère servi.
ll faut dire qu’au départ, ce sujet avait excité ma curiosité, suite à des propos faisant état de l’incompétence notoire de la part de beaucoup de bijoutiers-joailliers lorsqu’on leur demande de mettre un nom sur une pierre provenant d’un bijou de famille. Voulant en savoir davantage, je me suis fabriqué une bague en argent ornée d’une topaze bleu clair que j’ai qualifiée de bijou de famille. Et, à la fin de mon enquête sur une bonne trentaine de bijoutiers-joailliers de la ville de Nantes, je n’en ai trouvé qu’un seul qui ait été capable de me dire de quoi il s’agissait réellement. Contrairement au professeur Lasnier, cela m’a bien surpris, et incité à en savoir davantage sur cette science qui m’était étrangère.
Au début, la chose ne fut pas des plus aisée, mais, comme j’avais souvent l’occasion d’examiner des bijoux dans les bourses minéralogiques, souvent en association avec une gemmologue professionnelle, Blanca Mocquet, ainsi que de pouvoir me servir de certains instruments à la fac des sciences ou à l’Institut des Matériaux de Nantes (créé par le professeur Rouxel), je me suis davantage intéressé à cette nouvelle occupation.

Yves Lulzac sur le stand du Centre de Recherche Gemmologique,
sur un salon de minéralogie, gemmologie et paléontologie.

Pour me faciliter la tâche, je m’étais rédigé, grâce aux nombreuses notes prises au cours de ces activités et grâce aussi aux pierres de ma collection, un genre d’aide-mémoire qui m’a permis de gagner du temps et de ne pas trop me tromper dans mes examens. Document exclusivement personnel au départ, mais qui a eu l’air de plaire aux professeurs Lasnier et Fritsch, tous deux en charge de l’enseignement de la gemmologie. En effet, j’avais réalisé ce mémoire en me basant sur une méthode dite dichotomique, chose qui, semble-t-il, n’avait jamais été appliquée auparavant.
Dès lors, pouvant servir à d’autres étudiants, cet aide-mémoire a pu être publié chaque année en une trentaine d’exemplaires, surtout destinés à l’école de bijouterie de Saumur. Depuis, cet ouvrage a fait l’objet d’une traduction en anglais par Blanca Mocquet qui, d’autre part, a bien voulu se charger de son édition, mais en très peu d’exemplaires, car cet ouvrage semble avoir perdu de son intérêt et n’est pas le seul à être diffusé dans le cadre de la gemmologie pratique.
JJC.
Cela vous a servi à acquérir une certaine notoriété !
YL
Possible, mais ce n’était pas le but de l’opération. D’autant plus que, en matière d’édition, je n’en étais pas à mon coup d’essai. En effet, une fois engagé dans la préretraite anticipée, je me suis souvenu que mon père se posait parfois la question de savoir ce que pouvait bien signifier notre nom « Lulzac », nom extrêmement rare et incompréhensible à notre connaissance.
Mon père ne pouvant lui-même se lancer dans une telle recherche, j’ai donc commencé à en savoir davantage, en essayant tout d’abord de faire l’inventaire des porteurs actuels de ce curieux patronyme grâce aux possibilités actuelles de recherche.
Puis, voulant avoir plus d’information sur les temps plus anciens, je me suis lancé dans l’étude des archives publiques, surtout départementales, mais aussi des archives privées que l’on peut découvrir dans certains manoirs du Finistère nord, puisqu’il semblait que l’origine de notre nom se trouvait dans ce département. J’ai eu la chance de pouvoir consulter beaucoup de ces archives grâce au bon vouloir de leurs propriétaires, ce dont je les remercie beaucoup.
Bien sûr, j’ai réussi à découvrir des choses intéressantes concernant mon nom dans les temps anciens, mais aussi concernant des choses totalement inédites sur les manoirs eux-mêmes et sur leurs anciens propriétaires. Ce qui n’a pas toujours été facile, car j’ai dû apprendre à lire les écritures anciennes !
Comme j’avais l’habitude de tout noter, j’ai eu l’occasion de rendre service à une personne qui désirait avoir des renseignements précis sur un manoir dont j’avais consulté les archives, cette personne ayant été particulièrement satisfaite de ma réponse, j’ai pensé qu’il serait peut-être utile de rassembler tout ce que j’avais noté et de le publier à compte d’auteur, sous le nom de « Chroniques oubliées des manoirs bretons », afin que tous ces renseignements ne soient pas perdus.
Les cinq petits volumes que j’ai édités semblent avoir satisfait bon nombre de personnes, dont des étudiants en histoire locale, sachant que les choses que j’avais écrites n’étaient pas inventées, mais qu’il s’agissait bien de la retranscription de documents notariés originaux d’époque.
Bien sûr, moi-même n’étant pas issu d’une université quelconque et n’ayant aucun diplôme en poche, il est évident que les historiens en titre se sont méfiés au début de mes écrits. Mais ayant probablement constaté que je ne racontais pas d’histoires et que je n’écrivais pas des romans, ils m’ont laissé faire, tout en se gardant bien de me faire la moindre publicité. Ce qui ne m’a pas gêné, n’ayant jamais eu l’intention de me faire de l’argent avec ces livres...
JJC.
D’accord pour les manoirs bretons, mais qu’en est-il de votre nom bizarre ?
YL
Là aussi, j’ai réussi à réunir une bonne documentation qui m’a permis de remonter l’origine de mon nom jusqu’à la fin du 14e siècle. Quant à sa signification, elle est toujours incertaine et le restera sans doute encore pendant de nombreuses années. Cela m’a permis toutefois de rassembler toutes mes notes dans un volume d’environ 300 pages, qui n’a pas fait l’objet d’une quelconque publication, car sans grand intérêt général. Néanmoins, cet ouvrage peut quand même être consulté, ainsi d’ailleurs que les cinq volumes de mes chroniques oubliées, grâce aux informaticiens du Centre Généalogique du Finistère, qui ont fait le nécessaire pour que les membres de cette association puissent en prendre connaissance sur l’internet.
JJC.
Oui, mais pour en revenir à la minéralogie, vous donné votre nom à un nouveau minéral.
YL
Oui, j’allais vous en parler, bien que, au départ, je n’étais pas tellement d’accord pour que la chose finisse par se faire.
L’affaire débute en 1998, en accompagnant les membres du Club Minéralogique de Saint-Nazaire lors de leur tournée annuelle dans la carrière du Bois de la Roche à Saint-Aubin-des-Châteaux, non loin de Châteaubriant. Pendant que tout le monde recherchait les minéraux typiques de cette intéressante carrière, je me suis un peu écarté du groupe et je suis tombé sur un minéral que je n’arrivais pas à identifier sur place. Comme je le fais toujours dans ce cas, j’en ai cassé un morceau pour tenter, une fois de retour chez moi, de mettre un nom dessus.
Chose que je n’ai pas réussi à faire comme je l’avais espéré, et pour laquelle j’ai demandé le secours du professeur Lasnier, qui a bien voulu procéder à des examens complémentaires. C’est après avoir fait des analyses chimiques au microscope électronique à balayage qu’il s’est aperçu que le minéral en question ne correspondait à aucune espèce connue. Aussi, son premier réflexe a-t-il été de déclarer : « Il s’agit sûrement d’une lulzacite ! » Sur le coup, j’ai pris cela pour une plaisanterie, car j’avais constaté qu’il était parfois assez facile de mettre son nom sur un nouveau minéral sans se donner beaucoup de peine. Chose que je n’appréciais pas spécialement.
Mais, étant donné que, l’ayant moi-même découvert et ayant fait les premières investigations pour tenter de savoir de quoi il pouvait s’agir, je me suis laissé faire… Les choses n’ont pas traîné, grâce à un travail d’équipe associant à Bernard Lasnier trois chercheurs de l’IMN : Yves Moëlo (minéralogiste représentant à l’époque la France dans la commission « Nouveaux minéraux » de l’Association Internationale de Minéralogie), Pierre Palvadeau et Philippe Léone (chimistes-cristallographes), ainsi que le chercheur François Fontan à Toulouse (précédent représentant de la France). D’où une publication officielle en 2000 aux Comptes Rendus de l’Académie des Sciences. Chose remarquable, j’avais fait la connaissance d’Yves Moëlo, alors minéralogiste amateur, trente ans plus tôt à Lorient, où je résidais à l’époque ! Depuis, Bernard Lasnier a eu droit à la lasnierite, et Yves Moëlo, à la moëloite...
Relativement abondante pour une espèce nouvelle au tout début, la lulzacite est pratiquement introuvable actuellement. Et, pour l’instant, elle n’a été trouvée dans aucun autre gisement dans le monde. De plus, c’est un minéral qui ne peut guère intéresser que les systématiciens, car il n’est pas très joli, même s’il se présente parfois en éléments centimétriques bien visibles.
Voilà, c’est à peu près tout ce que je peux vous dire à mon sujet, tout du moins dans les limites de mes souvenirs, et dans la mesure où cela puisse intéresser le commun des mortels.
JJC.
Oui, mais cela me semble assez court. Au moins, pouvez-vous me dire ce que vous avez retenu de votre vie professionnelle, qui s’est quand même déroulée dans un contexte parfois difficile, puisque vous étiez obligé de descendre dans les mines, endroits maintenant considérés comme particulièrement dangereux, voire diaboliques. De plus, qu’est devenu votre collègue et ami Bernard Mulot ?
YL
Mon ami Bernard Mulot est décédé en avril 1998 à l’âge de 72 ans, d’un problème cardiaque qui, normalement, devait nécessiter une intervention chirurgicale. Intervention à laquelle il a renoncé, croyant qu’elle allait trop le diminuer physiquement. Dommage que sa compagne avec laquelle il vivait à Rostrenen ne m’ait pas mis au courant de son état de santé, sinon je serais allé le voir pour le convaincre de se faire opérer afin qu’il puisse mettre un point final à la plupart des écrits qu’il avait commencés. Mais cela n’a malheureusement pu se faire et il est décédé prématurément.
Peu après son décès, Louis Chauris a jugé bon de lui rendre un hommage, ce que je ne pouvais qu’approuver, mais sans m’en faire part au préalable alors qu’il connaissait très bien le niveau de relation qui nous liait. Le résultat est que, mise à part sa grande puissance de travail, bon nombre de ses autres qualités ont été ignorées dans cet hommage qui avait été réservé au « Règne Minéral », revue essentiellement consacrée aux amateurs minéralogistes, alors que cet hommage aurait dû plutôt s’adresser à des professionnels de la géologie et de la recherche minière dans des revues spécialisées que Louis Chauris connaissait très bien. Il aurait pu faire état des grandes connaissances que Mulot avait accumulées dans le domaine de l’uranium et de l’or et qui avaient déjà fait l’objet de publications, ainsi que de la grande admiration qu’il avait pour le travail de la mine.
C’est ainsi que Louis Chauris, avec lequel je m’entendais bien au départ, car tous deux, nous étions passionnés par la minéralogie bretonne, s’est révélé très secret. Il a fini par ignorer ses soi-disant amis que, finalement, il estimait dans la mesure où ils lui apportaient des informations utiles pour ses nombreuses publications scientifiques.
La dernière de ses cachotteries ayant été la publication de son ouvrage consacré à la minéralogie bretonne et qui est sorti en avril 2014. Publication qui m’avait fort surprise alors que l’on aurait pu en discuter longuement auparavant. Au moins, cela lui aurait évité quelques petites imprécisions et oublis.
Ce qui m’a conduit à lui faire connaître, par écrit, mes idées sur son comportement finalement peu amical et surtout destiné à exacerber son « ego » au maximum. Courrier auquel il s’est bien gardé de répondre !...
JJC.
Mais alors que sont devenues toutes ces intéressantes études de votre ami Bernard Mulot ?
YL.
Je les ai heureusement récupérées quelque temps après son décès auprès de sa compagne, à Rostrenen, avant que cette dernière ne s’en débarrasse, comme elle avait commencé à le faire pour nombre d’exemplaires minéralogiques au profit d’individus plus intéressés par leur côté commercial que scientifique.
Actuellement, ces études sont en cours de classement avant leur transfert dans un dépôt d’archives départementales.
Maintenant, pour ce qui concerne la grande préoccupation des gens mal informés, il est en effet certain que l’on exagère beaucoup le danger des mines, surtout dans le cadre de simples recherches comme c’était mon cas. Bien sûr, il y a des dangers dans les mines, comme partout, même dans la vie courante, en traversant une rue, par exemple. Il suffit de bien connaître les dangers potentiels et de faire attention à ce que l’on fait. Autrefois, il est possible que les dangers fussent mal gérés, surtout dans les mines de charbon avec ses émanations de gaz grisou. Mais depuis, la plupart, sinon tous les dangers sont maintenant bien inventoriés et contrôlés et s’il y a encore des accidents, c’est le plus souvent parce que les règles de sécurité sont mal respectées, généralement au bout d’une longue période passée sans problèmes. Et ceci dans beaucoup de domaines. Evidemment, lorsqu’il se produit un coup de grisou quelque part dans le monde avec des dizaines de morts, on n’oublie pas de nous le faire savoir pour nous prouver, une fois de plus, combien la mine est pleine de dangers. Mais on oublie parfois de nous informer avec autant de détails lorsqu’il s’agit de gros accidents routiers ou ferroviaires faisant autant, sinon plus de morts alors qu’il s’agit de domaines normalement bien contrôlés et sécurisés de nos jours, du moins chez nous.
Moi-même, par faute de vigilance, j’ai bien failli y laisser ma peau, par exemple dans la mine de Montbelleux, lorsqu’un jour j’ai voulu descendre au fond sans m’apercevoir que la cage (ou l’ascenseur) n’était pas au niveau du sol ! Et comme à l’époque, il n’y avait pas de système de blocage de la porte d’accès, j’étais bon pour une chute de 120 mètres si la personne qui m’accompagnait (Jean Thory) ne m’avait pas retenu par les épaules.
Il faut dire également que nous ne faisions guère attention à certains inconvénients, dont le bruit intense généré par tout ce qui fonctionne avec l’aide de l’air comprimé, en particulier les marteaux perforateurs utilisés au fond ou en surface pour la réalisation des sondages percutants. Ce n’est que sur le tard que j’ai songé à me boucher les oreilles avec du coton. Mais c’était trop tard, car actuellement, comme vous, ancien militaire exposé aux tirs et aux déflagrations, j’ai des difficultés à bien entendre, et surtout à bien comprendre certains timbres de voix.
Mais il n’y avait pas que les mines profondes qui pouvaient présenter des dangers. Il y avait également les tranchées en surface, faites maintenant à l’aide d’une pelleteuse et souvent profondes de trois à quatre mètres dans des sols peu ou non consolidés qui peuvent facilement s’ébouler. Si l’on se trouve à l’intérieur à ce moment, il y a de grandes chances pour y être enfoui et étouffé. C’est ce qui a bien failli m’arriver, à quelques secondes près, si je n’avais pas laissé un collègue en surface (F. Apolinarski) pour surveiller le comportement du sol en bordure de la fosse, qui faisait environ quatre mètres de profondeur. Mais, là, je dois avouer que j’avais pris un grand risque, car, à l’époque, il était interdit de descendre dans une tranchée avant de l’avoir suffisamment étayée.
Enfin, et pour ce qui me concerne, j’estime avoir mené correctement ma vie professionnelle, ayant contribué à enrichir mon pays en matières premières métalliques, tout du moins dans la mesure de mes possibilités et sans avoir eu l’obligation de faire de grandes études universitaires et donc sans diplômes en poche. Chose qui, pour beaucoup, paraissait anormale et pouvait être la source de jalousies. Mais finalement, travail que je ne regrette pas le moins du monde et que je serais prêts à recommencer si je pouvais rajeunir.
Mais, ce que je regrette le plus actuellement, c’est de constater à quel point mon ancien métier est devenu diabolique alors que c’est un métier qui, autrefois, était très bien considéré par tout le monde, y compris par les mineurs eux-mêmes, fiers qu’ils étaient de le pratiquer pour enrichir le pays en matières premières dont nous serions incapables de nous passer. Et, contrairement à ce que les écologistes autoproclamés peuvent nous raconter, je n’ai jamais eu l’impression de violer Dame Nature. Au contraire, car si elle avait vraiment désiré cacher le sous-sol de la planète Terre, elle n’aurait pas laissé autant d’indices en surface pour nous y conduire et nous faire découvrir tant de belles choses dignes de figurer dans nos musées.
Mais ce qui me contrarie beaucoup, c’est de constater à quel point le BRGM, mon ancien employeur, se désintéresse de la recherche minière, préférant centrer son activité sur « l’après-mine », sur l’environnement, l’écologie et, ce qui est peut-être bon et utile, sur la pollution des sols et les problèmes d’alimentation en eau. Mais il faut bien respecter les directives gouvernementales...
Faisant partie de l’amicale des anciens, j’avais même demandé au président de cette association de solliciter la direction actuelle du BRGM afin qu’elle consente à publier un ultime hommage dédié aux derniers acteurs encore en vie de cette ancienne profession, ceci afin de compenser les incessantes critiques les concernant. Mais ceci sans résultat, car ma demande a été complètement ignorée de la part de l’amicale elle-même...
Pour terminer, j’aimerais rendre hommage à Jacques Bertraneu, l’ancien chef du Département France-Europe, aujourd’hui disparu et qui connaissait bien les qualités requises pour mener à bien les recherches minières du temps de son activité au BRGM.
Voici donc ce qu'il déclarait, le 10 mai 1989, après que Raymond Fischesser lui ait remis les insignes d'Officier dans l'Ordre National du Mérite. Propos que je sais être sincères, quand je me remémore nos rencontres occasionnelles sur le terrain :
"Sur le plan des réflexions, peu de démarches humaines sont aussi complètes, aussi équilibrées, aussi nuancées que notre métier, dans un monde de plus en plus technique, stéréotypé et impersonnel. Pour nous, chaque gisement à trouver est unique, chaque structure est différente de la précédente, même si les modèles sont là pour nous encadrer. Démarche naturaliste où tous les apports des sciences dites exactes sont bons, mais insuffisants, où les approximations successives en partie subjectives sont la règle, où il faut savoir reconnaître l'échec, s'arrêter définitivement ou reculer pour repartir, forger le plus d'outils nouveaux, de plus en plus pointus, mais en les utilisant de façon éclairée, sans jamais en faire une finalité en soi. Et tout cela, paradoxalement, enfermés dans des contraintes permanentes de coûts et devant aboutir à la précision économique d'un projet industriel, lui-même suspendu à des cours des métaux éminemment fluctuants !
Non, peu de métiers sont aussi éloignés des stéréotypes qui tendent de plus en plus à encadrer la plupart des démarches industrielles modernes. Peu de métiers, malgré l'apport indéniable des outils nouveaux, dépendent encore autant, pour leur succès, du facteur humain à tous les niveaux de la hiérarchie. Peu de métiers assurent encore à leur corporation un tel équilibre entre l'homme et l'outil. Peu de métiers finalement, dans le monde moderne, ressemblent encore autant à la vraie vie : mélange de rêve et de bon sens, de subjectif et de science, de tâtonnements et de rigueur économique.
Mais, si nous voulons veiller à défendre ce caractère éminemment complexe et humain de notre démarche, caractère qui est non seulement l'attrait, mais aussi le garant du succès, ce qui est d'ailleurs souvent lié face au déferlement flatteur et fatal des modes, des techniques et des spécialités, certes bien venu et gage de progrès, nous devons veiller à former et honorer celui qui en est le vrai garant: je veux parler du géologue minier généraliste, au "look" vieillot de médecin de campagne face aux brillants hypers pécialistes, mais tuteur permanent du sujet, seul responsable quand ça va mal; certes ouvert à l'innovation, mais doseur vigilant des médicaments nouveaux, gardien du bon sens face à l'hyperspécialisation triomphante, chef d'orchestre économique de la démarche, enfin très présent sur le terrain où, à ma connaissance, c'est toujours là que se découvrent les gisements.
On peut d'ailleurs se demander si la meilleure remise à l'honneur du terrain pour les géologues miniers ayant accédé à des responsabilités ne passerait pas par des stages de terrain périodiques obligatoires les ramenant à la vraie réalité.
La mode est bien aux stages d'informatique, d'expression orale, de communication et de management !..."
Se doutait-il, à cette époque, qu’il rendait hommage à une espèce en voie de disparition ?...
Propos recueillis en juin 2026 et publié en août de cette même année à la demande d'Yves Lulzac.
Liste des rapports et publications, rédigés seul ou en association, par Y. Lulzac.
Principalement dans le cadre du BRGM ou de la division Vendée-Bretagne (VB). Nbre de pages : p. Nbre de plans : pl, cartes, logs de sondages. photos etc…
Lulzac, Y. (1960). Note sur la présence de bismuth natif dans le gisement tungsto-stannifère de Montbelleux. BRGM. VB. R5016. 3 p.
Guigues, J. Lulzac, Y. (1960). Prospection radiométrique au sol dans le région de Montbelleux. BRGM. R5026. 13 p. 11 pl.
Lulzac, Y. (16 mars 1960). Observations minéralogiques et pétrographiques dans le cadre des travaux de Montbelleux (Ille-et-Vilaine). BRGM. VB. 15 p.
Guigues, J. Lulzac, Y. Tanon, J. (1960). Travaux complémentaires pour l’échantillonnage de la granulite au 2ème niveau à Montbelleux (Ille et Vilaine). BRGM-A1670. 30 p. 3 pl.
Lulzac, Y. (29 juillet 1960). Mission Lannion. Rapport de prospection. BRGM. VB. 14 p. 3 pl.
Lulzac, Y. (1 septembre 1960). Résultats de la prospection au marteau aux environs de Montbelleux (Ille-et-Vilaine). BRGM. VB. 11 p. 3 pl.
Lulzac, Y. (15 novembre 1960). Mission Dielette (Manche). Rapport de prospection. BRGM. VB. 14 p. 6 pl.
Lulzac, Y. (26 février 1961). Rapport de prospection effectuée dans la région du Saint (Morbihan). BRGM. VB. 8 p. 5 pl.
Gautsch, J.P. Lulzac, Y. (6 juin 1961). Compte-rendu des recherches sur les indices à cassitérite de Langonnet (Morbihan). Evolution d’une prospection alluvionnaire vers un problème de gîte en place. BRGM. R5035.12 p. 8 pl.
Gautsch, J.P. Lulzac, Y. (18 juillet 1961). Compte rendu des prospections alluvionnaires et éluvionnaires à Langonnet (Morbihan). BRGM. R5035-5. 18 p. 9 pl.
Gautsch, J.P. Lulzac, Y. (1962). Nouveaux travaux sur les indices de Langonnet (Morbihan). BRGM. R5039 5. 6 p. 7 pl.
Gautsch, J.P. Lulzac, Y. (18 juin1962). Evaluation d’un gîte alluvionnaire d’étain à la sondeuse banka conrad sur les flats de Langonnet (Morbihan). BRGM. DRMM. 62 A-004. 37 p. 11 pl.
Lulzac, Y. (30 octobre 1963). La région minéralisée de Coat an Noz (Côtes-du-Nord). Etude préliminaire. BRGM. VB. 32 p. 10 pl.
Lulzac, Y. (13 décembre 1963). Compte rendu d’une prospection générale effectuée sur l’indice de zircon du Trévoux (Finistère). BRGM. VB. 3 p. 1 pl.
Lulzac, Y. (21 décembre 1963). Compte rendu d’une prospection détaillée effectuée sur l’indice stannifère de Lanbeleguic-Le Faouêt (Morbihan). BRGM. VB. 10 p. 2 pl.
Lulzac, Y. (17 juin 1964). Note sur la présence de cassitérite dans la région de Quistinic (Morbihan). BRGM. VB. 6 p. 1 pl.
Lulzac, Y. (1 juillet 1964). Etude du massif granitique de Guénin (Morbihan) et de son indice de scheelite. BRGM. VB. 7 p. 1 pl.
Lulzac, Y. (18 août 1964). Compte rendu d’une prospection effectuée dans la région de Saint Allouestre-Bignan (Morbihan). BRGM. VB. 8 p. 1 pl.
Beneito, J. Lulzac, Y. (3 juillet 1964). Syndicat de recherches d’Huelgoat-Poullaouen, résultats de la première phase de travaux sur le filon plombo-zincifère de la Haye (Finistère). BRGM 64-DRMM-A-008. 26 p. 5 pl.
Lulzac, Y. (1964). Note sur la répartition de la scheelite dans le golfe du Morbihan. BRGM. VB. 16 p. 1 pl
Lulzac, Y. (5 mars 1964) . Note sur la répartition de la topaze et de la cassitérite dans la région de Scaër-Saint Thurien (Fnistère). BRGM. VB. 20 p. 3 pl.
Lulzac, Y. (30 septembre 1964). Etude de l’indice stannifère de Pleuven (Sud Finistère). BRGM. VB. 8 p. 2 pl.
Lulzac, Y. (30 avril 1965). Etude du massif granitique de Cerisi-Belle-Etoile (Orne). BRGM. VB. 11 p. 2 pl.
Lulzac, Y. (4 mai 1965) .Note sur le granite filonien d’Athis (Orne). BRGM. VB. 4 p. 1 pl.
Lulzac, Y. (18 juin 1965). Compte rendu d’une étude de terrain effectuée sur le massif granitique d’Alençon (Orne). BRGM. VB. 24 p. 3 pl.
Lulzac, Y. (14 janvier 1966). Note sur le filon plombo-zincifère du Moulin du Mur en Plouigneau (Finistère). BRGM. VB. 2 p. 1 pl.
Lulzac, Y. (20 janvier 1966). Sondages de Coat-an-Noz (Côtes-du-Nord). Première phase S1 à S8. Observations géologiques. BRGM. VB. 27 p. 9 pl.
Lulzac, Y. (20 mars 1966). Note sur la répartition des minéralisations stannifères dans le massif granitique de Locronan-Plogonnec (Finistère). BRGM. VB. 19 p. 14 pl.
Lulzac, Y. (14 janvier 1966). Note sur la présence de disthène et de sillimanite dans la région de Coray-Le Faouët (Morbihan). BRGM. VB. 3 p. 1 pl.
Lulzac, Y. (30 septembre 1966). Etude de l’indice stannifère de Pleuven (Sud Finistère). 9 p. 1 pl.
Lulzac, Y. (Juin 1967). Etude et évaluation des flats stannifères de la région de Plougasnou près Lanmeur (Finistère). BRGM. 67- DRMM-A-004-6. 22 p. 19 pl.
Lulzac, Y. (7 février1968) Evaluation économique du flat stannifère du Liscouet en Saint Gildas (Côtes-du-Nord). BRGM. 68-RME-035-h. RMM. 9 p. 4 pl.
Lulzac, Y. (1968). Essai de recherches des gîtes primaires stannifères dans la région de Kervéatous-Saint Renan. BRGM. 68-DRMM-012. 23 p. 9 pl.
Lulzac, Y. (Juillet 1968). Première évaluation économique des filons cupro-stannifères de Lanmeut-Plougasnou (Nord Finistère). BRGM. 68-RME-034-RMM. 28 p. 10 pl.
Heinry, Cl. Lulzac, Y. (8 octobre 1968) Résultats d’une prospection géochimique pour cuivre dans le district de Lanmeur- Plougasnou (Nord Finistère). BRGM. DRMM-68-17. 10 p. 3 pl.
Lulzac, Y. (1968). Les filons à wolfram et or natif de la région de Locarn-Duault (Côtes-du-Nord). BRGM. 68-RME-040-RMM. 31 p. 5 pl.
Lulzac, Y. (Février 1969). Compte-rendu de tournée en Espagne. Juillet 1967. BRGM. VB. 26 p. 11 pl.
Lulzac, Y. (Février 1969). Contribution à la recherche et à l’étude des gîtes primaires de monazite grise à europium dans le Massif armoricain. BRGM. 69-DRMM-006. 43 p. 9 pl.
Lulzac, Y. Heinry, Cl. Kerjean, M. (11 septembre 1969). Syndicat Lanmeur. Nouveaux travaux sur le filon de Guersaliou (Plougasnou, Finistère). Etude du niveau moins 36. BRGM. 69-RME-050-RMM-H. 21 p. 4 pl.
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