Mine d'étain à Abbaretz, Loire-Atlantique, Bretagne, Farnce..jpg

Mine d'Abbaretz-  Loire inférieure - Bretagne - France.

L'ETAIN BRETON

Par Yves LULZAC, ancien géologue minier du BRGM

Article paru dans Mines & Carrières

N° 196 - octobre - 2012 (Hors série)

avec l'aimable autorisation de l'auteur

CONCLUSION
   BIBLIOGRAPHIE
     GLOSSAIRE

Symbol de l'étain.png

En guise de conclusion

Symbol alchimique de

l'Etain.

Avec ses 26 districts reconnus à ce jour, le Massif Armoricain mérite bien de figurer parmi les provinces stannifères de l'ouest de l'Europe, aux côtés du Massif Central français, de la Galice espagnole et des Cornouailles anglaises.

C'était l'une des "Iles Cassitérides" de l'Antiquité.

 

Si l'on ne considère que les districts dont on a suffisamment bien estimé les chiffres de production anciennes et modernes, ainsi que les réserves disponibles, on parvient aux bilans suivants (en tonnes de cassitérite):

 

- Production alluvionnaire ancienne: 800 tonnes.

- Production ancienne hors alluvions: 1 640 tonnes.

 

- Production alluvionnaire moderne: 6 400 tonnes.

- Production moderne hors alluvions: 4 000 tonnes.

 

- Réserves alluvionnaires: 1 000 tonnes.

- Réserves hors alluvions: 28 000 tonnes.

 

Bien sûr, il aurait été intéressant de comparer ces chiffres de production avec ceux des autres provinces de l'Europe occidentale, mais les données sur ce sujet sont très incomplètes ou inexistantes, excepté pour ce qui concerne la production moderne des Cornouailles anglaises (H.G. Dines, 1956).

En effet, depuis le dix huitième siècle et jusqu'au milieu du vingtième siècle, on sait que la production cornouaillaise a largement dépassé les 2 millions de tonnes d'étain métallique. On sait également que, sur une superficie d'environ 2 250 km², cette province comptait 380 mines dont la cassitérite était le minerai principal, et le cuivre le minerai secondaire.

A lui seul, le district de Camborne-Redruth-Saint Day, d'une superficie de 130 km², a fourni plus d'un million de tonnes d'étain extrait de 112 mines dont une vingtaine avait un potentiel supérieur à 10 000 tonnes.

Ces chiffres sont sans commune mesure comparés à ceux du Massif Armoricain avec ses   10 400 tonnes de cassitérite sorties d'une dizaine de mines au cours des dix neuvième et vingtième siècles sur une superficie de 40 000 km².

 

Pour ce qui concerne les productions antiques, les mises en parallèle sont beaucoup plus délicates à établir car, si des preuves évidentes d'exploitations très anciennes ont été découvertes par hasard dans les Cornouailles anglaises, combien d'autres, par contre, sont restées ignorées des mineurs modernes plus préoccupés de production que d'archéologie.

On admet que ces productions cornouaillaises ont principalement porté sur les gîtes alluvionnaires plutôt que sur les filons toujours plus difficiles à abattre et à traiter.

Au total, une vingtaine de vallons aurait été exploitée, pour une longueur cumulée d'environ 45 kilomètres (Collectif, 1992). En admettant une largeur utile de 20 mètres et une épaisseur du niveau minéralisé égale à 2 mètres, on obtient un volume possible de 1,8 million de m³ dont la teneur en cassitérite devait être très importante compte tenu du grand nombre et de la richesse des gîtes primaires.

Si l'on retient une teneur de 3 kg/m³ de cassitérite récupérée, le tonnage extrait aurait été de l'ordre de 5 400 tonnes, soit environ 4 000 tonnes d'étain métallique sur une période de temps comprise entre l'âge du Bronze et l'occupation romaine, et probablement bien au-delà.

On est donc loin des 800 tonnes de cassitérite probablement sortie des alluvions armoricaines, bien qu'il s'agisse ici d'un tonnage qui aurait pu être majoré dans des proportions non négligeables.

En effet, l'on s'étonne du fort potentiel de cassitérite subsistant encore dans ces alluvions que l'on imaginait exploités dans leur totalité. Cette observation s'appliquant d'ailleurs aussi bien aux gisements alluvionnaires cornouaillais qu'à tous les vallons armoricains exploités ou simplement échantillonnés à l'époque moderne, comme par exemple ceux des districts de Saint-Renan ou de Questembert.

On a l'impression que les anciens prospecteurs se livraient à un simple "écrémage" des niveaux les plus riches, peut-être découverts par hasard, et qu'ils se contentaient de produire le maximum de minerai en un minimum de temps sans chercher à épuiser le gisement dans sa totalité. A croire que le minerai d'étain n'était pas aussi précieux en ces époques lointaines qu'on ne le pense aujourd'hui.

Bien sûr, les conditions de travail dans ces fonds de vallons présentaient de nombreux inconvénients, le plus important étant le risque d'inondation des chantiers à tout moment de l'année, que ce soit à cause de la trop grande proximité d'un cours d'eau permanent, ou d'une période très pluvieuse.

C'est pourquoi la plupart des exploitations anciennes recensées de nos jours en Armorique intéressent de préférence l'extrémité amont des cours d'eau.

Cette façon de travailler devait être générale dans l'ouest de l'Europe bien que des traces d'exploitations alluvionnaires très profondes, certaines datées de l'âge du Bronze, aient été observées dans les Cornouailles anglaises.

L'exploitation des gîtes primaires en zones non inondables, mais au-dessus de la nappe phréatique, pouvait donc paraître plus aisée et se prêtant mieux à une exploitation minutieuse surtout lorsque l'abattage était facilité par un encaissant altéré pouvant se traiter à la manière d'une alluvion. C'est le cas du gisement de La Villeder et plus particulièrement de celui d'Abbaretz où l'extraction du minerai semble avoir été conduite d'une manière plus rationnelle.

L'on en vient, alors, à s'interroger sur les méthodes employées par ces anciens prospecteurs.

Ceux de l'âge du Bronze préféraient, semble-t-il, exploiter sommairement les alluvions au hasard d'une prospection non systématique basée sur le seul échantillonnage des alluvions superficielles en "lit vif". Ce serait l'œuvre de petits groupes d'individus isolés, chacun exploitant son vallon et procédant sur place au traitement du minerai dans l'intention, soit d'utiliser le métal à leur compte, soit de l'échanger ou de le vendre. En gardant à l'esprit  que l'exploitation à l'âge du Bronze d'un vallon de type "Délé" (district de Saint-Renan), dont le volume d'alluvions à extraire et à laver approchait les 15 000 m³, devait prendre plusieurs années sinon plusieurs décennies.

Les autres, contemporains des romains ou plus tardifs, tout en poursuivant les petites exploitations alluvionnaires artisanales, comme dans le district de Questembert, préféraient s'investir dans l'exploitation de gros gisements de type primaire, dont celui d'Abbaretz  en représente un bon exemple. Sur ce dernier district, on y verrait plus volontiers l'œuvre de professionnels bien organisés, opérant par petits groupes sur une section filonienne bien délimitée, et disposant d'un unique atelier de traitement. Atelier dont on n'a d'ailleurs pas retrouvé l'emplacement exact à l'heure actuelle.

L'exploitation antique d'Abbaretz, la plus importante du Massif Armoricain, conduit d'autre part à s'interroger sur sa durée réelle car, si l'on se fie aux diverses trouvailles faites au cours des travaux modernes, elle aurait persisté depuis l'occupation romaine jusqu'au Moyen Age central, soit sur un millénaire ou peut-être davantage.

Sauf à envisager une improbable production journalière de quelques kilogrammes de cassitérite, on imagine mal une exploitation minière se déroulant sur une aussi longue durée sans admettre des périodes d'inactivité dont les causes peuvent être multiples: concurrence de l'étain cornouaillais, concurrence du fer, guerres, voies commerciales coupées, etc.

Se pose alors le problème de l'origine des "repreneurs" arrivant sur les lieux pour continuer une exploitation peut-être abandonnée depuis des décennies ou des siècles. Etait-ce une communauté gallo-romaine professionnelle de la recherche minière, ou bien des Saxons ou des Germains bien connus pour leurs compétences en matière de mines (plus tard, le duc Jean V, ne fera-t-il pas appel à un allemand dans l'espoir de redécouvrir les mines d'argent oubliées de ses contemporains bretons…), ou bien des mineurs cornouaillais bien que ceux-ci devaient avoir suffisamment à exploiter sur leurs propres terres ?...

 

Toujours est-il qu'au dix septième siècle, le souvenir des anciennes mines d'étain armoricaines s'était complètement estompé, à tel point que la très perspicace Martine de Berthereau, baronne de Beausoleil, n'avait pu inventorier, dans sa célèbre «declaration» de 1632, qu'une seule occurrence d'étain, perdue dans un lieu non précisé du vaste évêché de Quimper… 

 

 

Yves Lulzac, mai 2012

 

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